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Max Brod | Le rire de Kafka

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Sa nature ne disposait pas Kafka à promettre, à indiquer les moyens d’obtenir une vie heureuse. Il admirait tous ceux qui pouvaient le faire – lui-même restait dans le suspens. Mais ce suspens eût été vide et morne si Kafka n’avait éprouvé en lui l’ineffabilité de l’Absolu (Arrheton). On sent à travers ses allures hésitantes une sécurité lointaine qui seule permet et entretient l’indécision. J’ai déjà dit que ce trait positif ressort peut-être moins à la lecture de ses ouvrages (c’est pourquoi beaucoup en retirent une impression d’accablement), alors qu’il était sensible dans la sérénité, la douceur réfléchie de sa personne et de ses gestes mesurés. Mais la douce clarté de son être intime doit percer, aux yeux de qui lit attentivement, à travers les dehors ténébreux présentés par son œuvre. Au premier abord on trouve les déchirements et le désespoir qui forment la trame du récit, mais le calme et le scrupule avec lesquels tout est dépeint, l’ « acribie » amoureuse du détail et de la réalité, l’humour enclos dans une syntaxe serrée, d’où il s’échappe comme par court-circuit, ou dans tant de tournures stylistiques (les débiteurs « sont devenus prodigues et donnent une fête dans une guinguette, d’autres s’y reposent un instant dans leur fuite en Amérique »), tout cela indique, PAR LA FORME SEULE, la présence de l’ « Indestructible » en Kafka et chez le type humain qu’il découvrait.
On percevait très distinctement cet humour lorsque Kafka lisait lui-même. Ainsi lorsqu’il fit entendre à ses amis – dont j’étais – le premier chapitre du Procès, tous furent saisis d’un rire irrésistible, et lui-même riait tellement que par instants il ne pouvait continuer sa lecture. C’est assez surprenant si l’on songe au terrible sérieux du début.
Ce n’était certes pas un rire tout à fait franc et sans retenue. Mais il l’était en partie, sans que je veuille pour autant diminuer la prépondérance des impressions inquiétantes que nous produit cet étrange univers. Je ne fais qu’attirer l’attention sur ce qu’on a trop tendance à oublier en considérant Kafka : l’apport d’une certaine joie de vivre.


Photo : Kafka et sa sœur Ottla.

© Laurent Margantin _ 18 février 2018

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