Oeuvres Ouvertes

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Journal de Kafka (II,1) : Un enfant, sous la forme d’un petit fantôme

...

Alors que c’était déjà devenu insupportable – un jour de novembre, la nuit tombait – et que je courais sur le mince tapis de ma chambre comme sur un champ de courses, je me retournai effrayé par la vision de la rue éclairée et découvris un nouvel objectif dans les profondeurs de la chambre au fond du miroir, et je me mis à crier, juste pour entendre le cri qui reste sans réponse et auquel rien n’enlève la force du cri, qui s’élève donc sans contrepoids et ne peut cesser même s’il se tait, alors une porte s’ouvrit dans le mur, très rapidement, car il y avait urgence, et même les chevaux de fiacre en bas sur le pavé se cabrèrent, gorges en avant, pattes arrière écartées, comme des chevaux devenus sauvages au milieu de la bataille.
Un enfant, sous la forme d’un petit fantôme, vint du couloir totalement obscur où la lampe ne brûlait pas encore et, comme une danseuse de ballet, s’immobilisa sur la pointe des pieds, sur une lame du parquet qui se balançait imperceptiblement. Aussitôt ébloui par la lumière crépusculaire de la chambre, il voulut vite plonger son visage dans ses mains, mais il s’apaisa tout de suite lorsqu’il regarda vers la fenêtre face au montant de laquelle le halo lumineux qui montait des réverbères en bas dans la rue fut finalement recouvert par l’obscurité. Le coude contre le mur de la pièce, l’enfant se tenait bien droit devant la porte ouverte et laissait un courant d’air venu de l’extérieur caresser ses chevilles et passer le long de son cou et de ses tempes.
Je le regardais un moment, puis je lui dis « bjour » et pris ma veste posée sur l’écran de cheminée parce que je ne voulais pas rester à moitié nu. Je laissais un moment ma bouche ouverte afin que mon agitation sorte par la bouche. J’avais de la mauvaise salive en moi, mes cils tremblaient sur mon visage, sur le côté g. du front je sentais une tension comme si j’avais reçu un coup de carabine sans ressentir de douleur, bref il ne me manquait rien, à part cette visite, que j’attendais en fait.
L’enfant était encore au même endroit près du mur, il avait appuyé la main droite contre le mur et, les joues toutes rouges, ne se lassait pas de constater que le mur badigeonné de blanc était granuleux et se frottait les doigts qu’il regardait sans cesse.
Je dis : c’est bien chez moi que vous vouliez venir ? Ce n’est pas une erreur ? Il est très facile de se tromper dans cette grande maison. Voici mon nom, j’habite au troisième étage dans la chambre numéro 11. Est-ce donc bien moi auquel vous vouliez rendre visite ?
« Du calme, du calme, dit l’enfant par-dessus l’épaule je ne me suis pas trompé. »
« Alors entrez dans la pièce, je voudrais fermer la porte. »
« Je viens de la fermer, ne vous donnez pas cette peine, surtout calmez-vous. »
Ne parlez pas de peine. Mais dans ce couloir vivent une quantité de gens, et naturellement je les connais tous ; la plupart rentrent en ce moment de leur travail ; s’ils entendent parler dans une pièce, ils s’imaginent avoir le droit d’ouvrir et de contrôler ce qui se passe. C’est comme ça que ça se passe. Ces gens ont une journée de travail derrière eux, à qui donc se soumettraient-ils alors qu’ils sont libres le temps d’une soirée ? D’ailleurs vous savez tout cela. Alors laissez-moi fermer la porte.
Mais qu’y a-t-il donc ? Qu’avez-vous ? En ce qui me concerne, on peut laisser tout le monde entrer. Et encore une fois, j’ai déjà fermé la porte, croyez-vous donc que vous êtes le seul à pouvoir fermer la porte ? J’ai même fermé à clé.
Alors c’est bien. Je ne veux rien de plus. Vous n’étiez pas obligé de fermer à clé. Et maintenant que vous êtes là, mettez vous à votre aise. Vous êtes mon hôte, faites-moi entièrement confiance. Mettez-vous à l’aise, n’ayez crainte. Je vais ni vous obliger à rester, ni à partir. Faut-il vraiment que je vous le dise ? Me connaissez-vous si mal ?
Non, vous n’aviez vraiment pas besoin de le dire. Plus encore, vous n’auriez pas dû le dire. Je suis un enfant pourquoi faire autant de manières avec moi ?
Ce n’est pas si grave. Un enfant bien sûr, mais vous n’êtes pas si jeune. Vous êtes déjà bien grand. Ne m’en veuillez pas, vous êtes déjà à un âge que je trouve désagréable. Si vous étiez une fille, vous ne pourriez pas rester si facilement enfermé avec moi dans une pièce. À part si je vous plaisais
Nous ne devons pas nous faire de soucis à ce sujet. Je voulais juste dire que le fait que je vous connaisse bien ne me protégeait pas beaucoup, cela vous dispense simplement d’avoir à me raconter des histoires. Mais malgré tout vous me faites des compliments, arrêtez je vous prie, oui arrêtez. En plus je ne vous connais pas si bien, surtout dans cette obscurité. Ce serait bien mieux si vous allumiez la lumière. Et puis non. Quoiqu’il en soit, je n’oublierai pas que vous m’avez déjà menacé.
Comment ? Je vous aurais menacé ? Allons donc. Je suis si heureux que vous soyez enfin ici. Je dis enfin parce qu’il est déjà si tard. Je ne comprends pas pourquoi vous êtes arrivé si tard. Il est possible que le bonheur m’ait fait parler de façon désordonnée et que vous m’ayez mal compris. Je reconnais dix fois que j’ai parlé ainsi, oui je vous ai menacé de tout ce que vous voulez. – On ne se querelle pas avec un hôte. – Mais comment avez-vous pu croire à cela, comment avez-vous pu me blesser ainsi, pourquoi voulez-vous gâcher à tout prix ce bref moment que vous passez ici. Une personne étrangère serait plus proche que vous.
Je le crois bien, il y avait là nulle sagesse, je vous suis par nature plus proche que peut l’être une personne étrangère. Cela, vous le savez, alors pourquoi cette mélancolie ? Dites-moi que vous souhaitez jouer la comédie et je m’en vais tout de suite.
Alors ça aussi vous osez me le dire ? Vous ne manquez pas d’audace. Vous êtes quand même dans ma chambre. Vous frottez vos doigts frénétiquement sur mon mur. Ma chambre, mon mur. Et en plus ce que vous dites est ridicule pas seulement insolent. Vous dites que c’est votre nature qui vous oblige à me parler de cette manière. Vraiment ? Votre nature vous oblige ? C’est gentil de la part de votre nature. Mais qu’est donc votre nature ? Votre nature est ma nature et si je me comporte par nature de façon amicale avec vous, alors vous devez faire de même
Est-ce amical ?
Je parle d’avant
Savez-vous comment je serai plus tard ?
Je n’en sais rien.
Et j’allai à la table de nuit où j’allumai la bougie. (À cette époque je n’avais ni gaz ni électricité dans ma chambre.) Je restais assis encore un moment à côté de la table jusqu’au moment où j’en eus aussi assez, mis mon pardessus, pris mon chapeau sur le canapé et éteignis la bougie. En sortant je fus bloqué par le pied d’un fauteuil. Dans l’escalier je croisai un locataire du même étage. Vous repartez déjà, espèce de crapule ? dit-il, les jambes étendues sur deux marches. « Que puis-je faire dis-je il y avait un fantôme dans ma chambre. » Vous dites ça avec le même mécontentement que si vous aviez trouvé un cheveu dans la soupe. – Vous plaisantez, mais faites bien attention, un fantôme est un fantôme. – C’est tout à fait vrai. Mais si on ne croit pas du tout aux fantômes ? – Vous pensez donc que j’y crois, moi, aux fantômes ?


- Retour au deuxième cahier, après avoir traduit (et commenté) les premier, troisième et quatrième cahiers. Alors que ces cahiers avaient servi aussi à l’écriture de quelques courts récits (notamment "Le malheur du célibataire") ou d’essais (sur la littérature mineure), celui-ci contient de nombreux fragments narratifs, dont une bonne partie du premier chapitre - Le soutier - du roman Amérique. Ici, en ouverture du second cahier, on trouve un récit de plusieurs pages : j’ai parlé au sujet des journaux de "laboratoire d’écriture", Kafka mêlant au quotidien anecdotes sur sa famille ou ses amitiés et essais de fiction. Ce n’est que plus tard, suite à une rencontre à Leipzig avec l’éditeur Kurt Wolff — auquel l’a conduit son ami Max Brod, jouant l’impresario — qu’il extraira de ces mêmes cahiers plusieurs récits pour en faire son premier livre, Betrachtung (titre traduit communément par Contemplation, auquel je préfère Considération) publié en 1913. Le récit plus haut y sera intégré sous le titre "Unglücklichsein" ("Être malheureux"). Je donnerai une traduction du récit définitif, la fin manque à celui du Journal (sans doute écrite sur une feuille séparée qui a été perdue), je m’en tiens en ce qui concerne l’enfant fantôme à l’absence de ponctuation et de tirets pour le dialogue (il s’agit d’une première version), et reviendrai donc sur ce texte d’ici quelques jours, à l’aide notamment d’un fac-similé du livre original, assez surprenant dans sa composition.

Sommaire du deuxième cahier

© Franz Kafka_traduction & appareil critique par Laurent Margantin _ 6 mars 2018

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