Oeuvres Ouvertes

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Herta Müller | Si je repense à ce village et à cette maison paternelle, je vois de l’histoire partout

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Si je repense à ce village et à cette maison paternelle, je vois de l’histoire partout. L’alcool a tué mon père jeune, à cinquante ans seulement. Quand il était soûl, trente ans après la fin de la guerre, il entonnait des chants nazis avec ses camarades. Petit village, grands mariages : on buvait beaucoup aux longues tables de bois, et on entendait ces chants avinés toute la nuit. Le policier du village était roumain ; il ne comprenait rien à ces couplets qu’on chantait, mais il dodelinait en cadence. Comme ces hommes-là n’ont jamais changé d’avis, je n’ai pas pu voir dans leur période nazie un simple péché de jeunesse.
Mon père était mort depuis longtemps, et j’avais quitté la Roumanie, alors je suis allée à Coventry. Le mot inventé par Goebbels pour dire « raser une ville entière », « conventriser », était tout à fait palpable, comme la ruine de l’église qui rappelait cette dévastation. Le vent s’engouffrait entre les arbres, et moi, je revoyais ces grandes tables de bois, et j’entendais encore dans l’air, entre les arbres, les chants avinés des villageois. Des lieux dévastés comme celui-là, il y en a beaucoup, et en pareil cas je ne peux pas m’empêcher de penser que mon père m’a précédée dans tous les endroits où je vais. Que je le veuille ou non, ma famille me suit en catimini dans le monde entier ou presque. Ou bien c’est moi qui l’emmène dans ces endroits parce qu’on ne peut pas laisser son front à la maison. Je ne suis pas obligée de me sentir coupable pour mon père, mais je suis obligée d’y réfléchir.
(…)
Au bout du compte, dans chaque famille, même les relations muettes et machinales les plus personnelles ont une dimension politique, puisqu’elles sont une réaction au système politique environnant. Le politique a provoqué bien des maux, sur le plan moral, il a eu des retombées funestes sur toutes les choses, sur tous les êtres. Chaque histoire familiale est aussi, accessoirement, la décalcomanie privée de l’histoire contemporaine.
Certainement, le politique est toujours là, mais on décide soi-même ce qu’on fait ou non : c’est ce qu’on appelle la responsabilité personnelle. Même après coup, ce qu’on va retenir des expériences vécues relève de notre décision. Je crois que les parents, l’origine, le bonheur ou le malheur de l’enfance ne peuvent pas servir de prétexte. On est à coup sûr un résultat, mais son propre résultat. Personne ne peut vous forcer à devenir ce que votre éducation a fait de vous, ni à le rester. L’enfance a une date de péremption assez rapide. Ensuite, on est livré à soi-même, et durant toute sa vie, on doit s’éduquer tout seul, que ça nous plaise ou non. Je ne sais pas comment on s’y prend : pour soi-même, on est d’une telle opacité… Ces choses, on les connaît du dehors, mais leur effet reste une énigme. On ne sait pas comment le vécu fonctionne en nous.


Vient de paraître : Tous les chats sautent à leur façon, entretien avec Angelika Klammer, traduit de l’allemand par Claire de Oliveira, Gallimard.

© Herta Müller _ 9 mars 2018

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