Œuvres ouvertes

Rusée et redoutable Julia Kristeva

Aujourd’hui dans le Nouvel Observateur

Dans un pseudo-débat avec Michel Onfray, Julia Kristeva, plutôt que de répondre à son adversaire, reste sur le terrain qui est le sien : la réflexion sur la psychanalyse comme discipline en devenir ayant ébranlé notre rapport au langage et bouleversé notre connaissance de la littérature. Et cela donne de très beaux moments de pensée, bien plus dangereux pour le populiste Onfray que les effets de manche d’une Roudinesco.

On admirera notamment les coups de griffe contre "l’idéologue médiatique" et le portrait de l’hédoniste en adolescent attardé.

Julia Kristeva :

Il y plus de cent ans, Freud, un petit-fils de rabbin, humaniste et psychiatre, relit les mythes confrontés aux fantasmes de ses patients et aux siens. La psyché des Grecs, le nèphèsh des juifs, l’anima des chrétiens deviennent une co-présence du développement de la pensée et de la sexualité. Aux antipodes de l’automatisation en cours de l’espèce humaine, et contre la métaphysique qui persiste à isoler la chair et l’esprit, Freud affirme ce message universel : nous sommes en vie si et seulement si nous avons une vie psychique. Certains n’en reviennent pas !

Le complexe d’Oedipe, levier de ce remaniement, varie selon les sexes, les structures psychiques et les civilisations, mais reste l’organisateur de la vie psychique. La sexualité - Freud ne cédera jamais sur ce point - ne « biologise pas l’essence de l’homme » car elle est doublement articulée : détermination biologique et liens symboliques construisent l’être parlant dans la suite des générations. Fait de langage, votre sexualité vous échappe : poussée inconsciente, tout le plaisir est là. « Dès qu’on parle on fait du sexe, il suffit d’écouter », dit Freud. Conséquences universelles de la coprésence sexualité-pensée : le transfert, moteur du lien analytique par lequel vous transférez votre mémoire passionnelle au présent pour redonner vie à votre « appareil psychique ».

Subjectif, Freud s’arrache aux préjugés et pense les pesanteurs de la tradition. Son constat « la femme tout entière est taboue » sonne la fin des civilisations patriarcales. L’intensité de la relation précoce fille-mère l’amène à conclure que « la bisexualité est bien plus accentuée chez la femme que chez l’homme » et à modifier son premier oedipe. Klein, Lacan, Winnicott, Bion et d’autres développent la vitalité de ce work in progress qui accompagne le psychique jusqu’au prépsychique.

Chercher querelle à Freud sur la « scientificité » de la psychanalyse relève des débats épistémologiques du siècle dernier : tout le monde reconnaît l’implication de la subjectivité de l’expérimentateur dans les sciences humaines et le rôle crucial du transfert-contre-transfert en psychanalyse.
Prenons plutôt l’originalité de la découverte freudienne face au continent religieux. Tandis que, face à l’absence de « lien unifiant » dans le monde sécularisé, Habermas et Ratzinger cherchent une « autorité supérieure fiable » basée sur des « présupposés normatifs » et une « conscience conservatrice » qui se nourrirait de la « corrélation entre raison et foi », la théorie de l’inconscient conduit et approfondit la refonte foi-raison entreprise par Nietzsche et Heidegger, hors de toute transcendance, dans l’intimité de chacun. Sans baisser la garde contre les « illusions », Freud allonge « notre dieu Logos » sur le divan. Sans renier le « sentiment océanique » qui m’absorbe dans le contenant maternel, je m’appuie sur le besoin (anthropologique, préreligieux et prépolitique) de croire que satisfait le « père aimant de la préhistoire individuelle ». Avant de me révolter contre le « père oedipien » pour frayer les chemins du désir de savoir et de ma liberté singulière. Tel est le sens de l’athéisme freudien : une « entreprise cruelle et de longue haleine » (Sartre), à ne pas laisser aux « voyous de la place publique » (Nietzsche). Les tentatives de démolition de la psychanalyse ne s’adressent pas à une idole imaginaire mais à la transvaluation du continent grec-juif-chrétien dont cette science humaine dégage la portée anthropologique universelle.

L’idéologue médiatique prétend que la psychanalyse est devenue inutile. Le pourfendeur de Freud réduit la vie psychique aux organes qui accomplissent l’acte sexuel, et ne comprend pas (ou trop bien ? !) que la psychanalyse entend comment l’excitation, la douleur et le plaisir s’intègrent dans l’architecture complexe des sensations, paroles, pensées, projets.

L’hystérie a disparu ? Faux ! La psychanalyse modifie la dissociation entre l’excitation et sa représentation psychique et verbale. Le trauma oedipien, les comportements anorexiques et boulimiques, les troubles narcissiques et les états limites sont accessibles à l’analyse. L’écoute de l’infraverbal (ton, intensité, rythme, assonances) peut défaire les adhérences des dépressifs au contenant maternel. De nouveaux patients, chez qui l’emprise du spectacle aggrave le déni du langage, prétendent « tout faire et tout dire » dans leur vie, mais viennent consulter avec la plainte d’être « creux », « seuls », « incapables d’aimer » : l’interprétation s’adresse alors aux images et sensations avant de conduire les affects aux mots. La recherche psychosomatique réunit médecins et psychanalyste. Avec des personnes en situation de handicap psychique, mental, sensoriel ou moteur, la clinique actuelle accueille la complexité et les limites de l’humain.

Aux frontières du sensible et du sens, la psychanalyse des dernières décennies enrichit la théorie du langage en connexion avec celles des représentations psychiques inconscientes et préverbales : le stade du miroir et le signifiant de Lacan, les « éléments Alpha et Bêta » du psychisme de Bion, les « pictogrammes » de Piera Aulagnier, les affects d’André Green, le « sémiotique » et le « symbolique » que j’ai moi-même élaborés.

Pendant dix ans, avec mes amis Daniel Widlöcher et Pierre Fédida, nous avons maintenu à la Salpêtrière un séminaire-carrefour : neurosciences, biopharmacologie, psychiatrie, psychanalyse, linguistique, littérature, philosophie, histoire de l’art... Les mélancolies graves bénéficient de cures « mixtes » : comprimés et parole. La complexité des autismes se fait jour. A la recherche génétique et en l’absence de traitement chimique spécifique, la psychothérapie s’ajoute aux approches cognitives et aux prises en charges ergothérapiques. Le danger n’est pas dans l’interférence des approches, mais que l’espoir légitime soulevé par les neurosciences s’étiole en une idéologie qui ferait l’économie de la vie psychique. Un déni du langage s’installe ; y contribue l’hypercommunication numérique avec ses « éléments de langage » qui émiettent les esprits jusqu’au plus haut niveau politique. L’asymbolie règne, où s’engouffrent la déclinologie et son contraire : un communisme sensualiste promettant la joie pour tous. Cette vague soutenue par les médias menace la civilisation du livre et du verbe bien au-delà de la psychanalyse.

Mais les contre-feux s’allument : le désarroi psychique qui affecte toutes les cultures fait appel à l’ethnopsychiatrie analytique et à la psychanalyse : après l’Amérique latine, c’est l’Europe de l’Est, la Russie, le monde arabe, la Chine même. A l’Ecole polytechnique de Shanghai a été créé un Institut des Cultures et Spiritualités européennes et chinoises, avec un fort désir de psychanalyse française. Le directeur veut ouvrir l’esprit des ingénieurs « pour qu’ils ne deviennent pas des kamikazes en cas de conflit personnel ou social ».

Gardien et rebâtisseur de l’espace psychique menacé ou en panne, le psy ne fait pas que remplir un devoir de mémoire envers la culture européenne. Il est au coeur des malaises actuels. Deux exemples : la maternité et l’adolescence.

Entre la gestion écologique des couches-culottes et la peur que la femme émancipée ne disparaisse sous la ménagère mammifère allaitante et fière de l’être, l’emballement médiatique a montré que la sécularisation est la seule civilisation qui manque de discours sur la maternité. La psychanalyse moderne concentre au contraire ses recherches sur les complexités de la relation précoce mère-enfant : passion avec ce premier autre à la fois étranger, moi-même et pôle d’amour-haine ; fonction maternelle comme aurore de la civilisation avec la transmission du langage ; folie maternelle ; conflit mère-amante ; sublimation de l’érotisme comme protection de l’amour maternel ; la transmission de la « langue maternelle » : avec le père et cet amour qu’est l’humour -, pour ne citer que quelques thèmes.

Second exemple : l’adolescent rebelle, toxicomane, anorexique, vandale, amoureux réédite la révolte oedipienne en opposant à ses parents un monde idéal. Je crois qu’il existe un partenaire idéal pour ma satisfaction absolue : sexuelle, professionnelle, sociale, dit l’adolescent romantique, révolté, mystique. La réalité n’est pas à la hauteur, je m’ennuie, je casse, je sévis dans les ZEP, je deviens intégriste, hédoniste, « ... iste ». Les sociétés dites primitives accompagnaient cette maladie d’idéalité avec des rites d’initiation. Le ministère dit moderne veut former les profs à la gestion de la violence. Facile à dire.

La psychanalyse serait-elle le seul espace qui puisse rencontrer ce besoin d’idéal pour le conduire au désir de savoir et de recréer des liens ? La psychanalyse... à condition qu’elle se réinvente continûment. Comme Freud n’a cessé de le faire.

On peut lire la totalité de l’entretien ici

© Laurent Margantin _ 22 avril 2010
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