Éditions Œuvres ouvertes

Marthe Robert lit "L’Epée" de Kafka

chaque dimanche, un nouveau texte dans la bibliothèque Kafka

Le héros de Kafka, placé dans une situation indéfinissable entre la lumière et la nuit, l’immobilité et le mouvement, entre la vie et la mort, est, avant tout peut-être, un amnésique. Amnésique en général, il connaît pourtant de brusques et courtes rémissions, qui, pour incomplètes qu’elles soient, et impuissantes à percer l’oubli, semblent bien être à l’origine du drame — varié dans les circonstances, unique en fait — où le personnage de Kafka trouve sa perte. Que Gregor Samsa voie sa carrière de commis-voyageur interrompue par une grotesque métamorphose (La métamorphose), qu’une jeune fille frappe un jour par hasard à la porte d’une ferme (Le coup frappé à la porte de la ferme), que Josef K. soit appréhendé par des inspecteurs au milieu de son déjeuner (Le Procès), c’est toujours la chose oubliée, la Loi, qui, par son irruption insolite dans une vie entièrement fondée sur l’oubli, apporte un signe dont on ne sait s’il est avertissement ou menace, et qui se mue en condamnation parce que l’avertissement n’est jamais entendu, et ne peut l’être. Il semble que le châtiment s’aggrave avec le degré de conscience de l’homme ainsi averti ; quoique la condamnation soit, dans tous les cas, identique, une procédure paradoxale en apparence accable de tourments particuliers celui-là même en qui le signe éveille le plus de résonances. (Josef K., sans doute le plus conscient des personnages de Kafka, est aussi le plus torturé.)
Le héros de "L’Épée ne paraît guère troublé d’être choisi personnellement par le glaive de la Loi. Cette élection terrible ne suscite en lui ni surprise, ni frayeur, ni révolte, rien qui pourrait, à défaut d’un véritable éveil, percer en partie l’épaisse couche d’oubli qui le sépare de la Connaissance. Rien, sinon une rêverie légère, un peu railleuse, dont les images pénètrent dans l’âme moins encore que l’Épée dans la chair, et la satisfaction de retrouver intact le monde rassurant, celui des promenades du Dimanche, où les armes mystérieuses n’ont pas de place.
L’Épée a-t-elle vraiment perdu au cours des âges le pouvoir de frapper ? N’est-ce pas plutôt qu’elle y renonce d’elle-même au temps de l’oubli ? qu’elle abandonne volontairement l’homme à son corps opaque et fermé, si fermé qu’il ne communique plus avec le reste de l’univers et que son sang même, symbole ardent des liens qui l’unissaient au monde, ne coule plus. (Les blessures de Prométhée se ferment spontanément, les plaies sont invisibles, l’épanchement, pour Kafka, est tari.)
L’Épée et le Corps qu’elle transperce appartiennent à deux mondes étrangers, qui ne se reconnaissent plus ; leur contact, dans l’atmosphère sans pesanteur des rêves, suggère un doute quant à leur réalité simultanée. Si l’Épée n’est pas un fantôme, mais la vérité, le corps vit dans un monde mort, et c’est peut-être le pressentiment obscur d’être un mort vivant qui justifie l’irrémédiable insatisfaction de l’homme sans souvenir.

Marthe Robert, Introduction à la lecture de Kafka, éditions de l’éclat, 2012


Franz Kafka | L’Épée

Moi et deux amis, nous avions convenu d’aller faire une excursion dimanche, mais, de façon tout à fait inattendue, j’étais encore endormi à l’heure du rendez-vous. Comme mes amis connaissaient ma ponctualité, ils furent étonnés de ne pas me voir arriver, et ils allèrent jusqu’à la maison où j’habitais, restèrent un moment en bas, puis montèrent les escaliers et frappèrent à ma porte. J’en fus très troublé, sautai hors du lit et ne fus plus occupé que de me préparer le plus vite possible. Lorsque je franchis la porte complètement habillé, mes deux amis reculèrent, visiblement effrayés. « Qu’as-tu derrière la tête ? », s’écrièrent-ils. Déjà en me réveillant, j’avais bien senti quelque chose qui m’empêchait de bouger ma tête vers l’arrière, et touchais à présent de la main cet objet. A cet instant, mes amis, qui s’étaient un peu remis de leurs émotions, me dirent : « Fais attention de ne pas te blesser ! », juste au moment où je saisissais la poignée d’une épée derrière ma tête. Les amis se rapprochèrent, m’examinèrent, m’emmenèrent dans ma chambre devant le miroir de l’armoire et m’ôtèrent ma chemise. Une grande et ancienne épée de chevalier avec une poignée cruciforme était enfoncée dans mon dos jusqu’à la garde, mais de telle manière que la lame s’était glissée avec une précision incompréhensible entre la peau et la chair, sans causer aucune blessure. Il n’y avait pas de blessure non plus au niveau de la nuque, là où l’épée avait été enfoncée ; mes amis m’assurèrent que la fente ouverte par la lame ne saignait pas et était sèche. Et lorsque mes amis montèrent sur un fauteuil pour extraire tout doucement l’épée millimètre après millimètre, cela ne saigna pas et le trou au niveau de la nuque se referma en laissant une fente que l’on pouvait à peine distinguer. « La voilà, ton épée », me dirent mes amis qui se mirent à rire en me la tendant. Je la soupesai des deux mains, c’était une arme somptueuse dont des Croisés avaient bien dû se servir. Qui permettait que d’anciens chevaliers traînent dans nos rêves, gesticulent de manière irresponsable avec leurs épées, et les plantent dans d’innocents dormeurs ? S’ils ne provoquent pas de graves blessures, c’est vraisemblablement parce que leurs armes glissent sur les corps vivants, mais aussi parce que des amis fidèles sont derrière la porte à laquelle ils frappent, prêts à vous secourir.

Traduction de Laurent Margantin

© Marthe Robert _ 11 mars 2018

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