Éditions Œuvres ouvertes

Le premier livre de Franz Kafka

chaque dimanche, la bibliothèque Kafka

Je ne me souviens pas du nombre de fois où j’ai rencontré Kafka. Par contre, le souvenir de notre première rencontre demeure en moi de manière très précise. Elle eut lieu le 29 juin 1912. Kafka était parti en vacances avec Max Brod ; la veille, ils avaient quitté Prague, et avant de se rendre à Weimar, ils firent une halte à Leipzig.
(...)
Lorsqu’il prit congé de nous en ce jour de juin 1912, Kafka prononça un mot que je n’avais jamais entendu de la part d’un auteur et que je n’ai plus jamais entendu par la suite, et qui par conséquent demeure à jamais lié à Kafka : "Si au lieu de publier mes manuscrits, vous me les renvoyez, je vous en serai beaucoup plus reconnaissant.

Kurt Wolff (premier éditeur de Kafka)

Lorsque l’éditeur s’aperçut que la sélection de textes jugés dignes d’être lus était vraiment beaucoup trop insuffisante, il décida de faire imprimer Contemplation (tel était le titre du livre) avec des caractères beaucoup plus gros. Avec leurs lettres géantes, les quatre-vingt-dix-neuf pages de cette édition princeps, publiée à huit cents exemplaires numérotés, et désormais très rares, ressemblent à de vieux ex-voto.

Max Brod


Les arbres

Car nous sommes comme les troncs d’arbre dans la neige. Apparemment ils sont posés là, bien lisses, et l’on devrait pouvoir les écarter en donnant juste une chiquenaude. Non, on ne peut pas, car ils sont fermement attachés au sol. Mais regarde, même ça est apparence.


Désir d’être un indien

Si seulement on était un indien, prêt sur le champ, et sur son cheval au galop, incliné dans l’air, qu’on tremblait sans cesse sur le sol tremblant, jusqu’à laisser les éperons, car il n’y avait pas d’éperons, jusqu’à jeter les rênes, car il n’y avait pas de rênes, et qu’on voyait le pays devant soi, lande bien tondue, encolure et tête de cheval évanouies.


La randonnée en montagne

« Je ne sais pas, criai-je sans qu’un son s’échappe de ma bouche, je ne sais vraiment pas. Si personne ne vient, eh bien personne ne vient. Je n’ai rien fait de mal à personne, personne ne m’a fait de mal, mais personne ne veut m’aider. Absolument personne. Mais les choses ne sont pas tout à fait comme ça. Juste que personne ne m’aide –, sinon ce serait joli, absolument personne. J’aimerais beaucoup – et en effet pourquoi pas ? – faire une randonnée en compagnie d’absolument personne. Naturellement en montagne, où sinon ? Comment ces Personnes se presseraient l’une contre l’autre, tous ces bras tendus et pendus de travers, tous ces pieds séparés par des pas minuscules ! Evidemment, elles seraient toutes en costume. Nous allons de-ci, de-là, le vent passe par les brèches que nous et nos membres laissons ouvertes. Les gorges se libèrent en montagne ! C’est un miracle que nous ne chantions pas. »


Le malheur du célibataire

Rester célibataire paraît si cruel : vieux, alors qu’on veut passer une soirée en compagnie d’autres hommes, prier qu’on vous accueille tout en conservant difficilement sa dignité ; être malade et voir de son lit pendant des semaines la chambre vide ; prendre toujours congé devant la porte de la maison ; ne jamais remonter les escaliers aux côtés de sa femme ; n’avoir dans sa chambre que des portes latérales conduisant à des appartements voisins ; apporter son dîner dans une main jusqu’à chez soi ; devoir admirer les enfants des autres et ne pouvoir constamment répéter : « Je n’en ai pas » ; s’imaginer à quoi ressemblent et ce que font un ou deux célibataires de vos souvenirs de jeunesse.
Ainsi faudra-t-il vivre, sauf qu’en plus, demain et puis les jours suivants, il faudra soi-même être là avec un corps et une tête bien réelle, et donc aussi avec un front pour se le frapper de la main.


Photos : fac-similé de l’édition originale de décembre 1912 (datée 1913)
Traductions : Laurent Margantin

© Laurent Margantin _ 18 mars 2018

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