Éditions Œuvres ouvertes

Journal de Kafka (I,62) : Hier soir Café Savoy

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Hier soir Café Savoy. Troupe juive – Madame Klug « Imitatrice d’homme ». En caftan courts pantalons noirs, bas blancs, de son gilet noir sort une chemise blanche en fine laine qui, sur le devant, est fermée au cou par un bouton de fil et rabattue en un col large et lâche se terminant par de longues pointes. Sur la tête, enserrant sa chevelure féminine, mais nécessaire aussi pour d’autres raisons, une petite calotte sombre sans bord, que porte aussi son mari, par-dessus un grand chapeau mou et noir, au bord plié vers le haut. A vrai dire je ne sais pas quelles personnes ils représentent, elle et son mari. Si je devais l’expliquer à quelqu’un sans avouer mon ignorance, je verrais que je les tiens pour des appariteurs, pour des employés du temple, des fainéants notoires dont la communauté s’est accommodée, des Shnorrer jouissant d’un traitement de faveur pour des raisons religieuses, des gens qui, justement parce qu’ils ont une situation à part, sont très près du centre de la vie en communauté, des gens qui, suite à leur vie vagabonde, inutile et aux aguets, connaissent beaucoup de chansons et percent à jour la situation de tous les membres de la communauté, mais qui, en raison de leur absence de rapports avec la vie professionnelle, ne savent pas quoi faire de leurs connaissances, des gens qui sont Juifs sous une forme particulièrement pure parce qu’ils ne vivent que dans la religion, mais sans effort, sans compréhension ni désespoir. Ils paraissent se payer la tête de tout le monde, rient aussitôt qu’un Juif noble a été assassiné, ils se vendent à un renégat, dansent de ravissement les mains à leurs papillotes quand le meurtrier démasqué s’empoisonne et invoque Dieu, mais tout cela seulement parce qu’ils sont aussi légers que des plumes, parce qu’ils sont couchés sur le sol à la moindre pression sont sensibles, et pleurent tout de suite le visage sec (ils s’éplorent en grimaces), mais dès que la pression est passée ils ne produisent plus le moindre poids propre et sautent aussitôt dans les airs. Ils devraient donc causer beaucoup de soucis à une pièce aussi sérieuse que le Meschumed de Lateiner, car ils sont constamment sur le devant de la scène de toute leur taille et souvent sur la pointe des pieds ou bien les deux jambes en l’air, et ils ne font pas disparaître l’agitation qui règne dans la pièce, mais ils la coupent en morceaux. Et pourtant le sérieux de la pièce se déroule dans des paroles si closes, si pesées même dans de possibles improvisations, si tendues par un sentiment homogène, que, même quand l’action évolue uniquement à l’arrière-plan de la scène, elle conserve toujours son importance. Ce sont plutôt les deux en caftan qui sont de temps à autre étouffés, ce qui correspond à leur nature, et malgré leur bras écartés et leurs doigts qui claquent on ne voit que le meurtrier derrière qui, une fois pris le poison, chancelle vers la porte la main à son col à vrai dire trop large. – Les mélodies sont longues, le corps se confie volontiers à elles. En raison de leur longueur qui se déroule sur une ligne droite, c’est en balançant les hanches, en écartant les bras, en les levant et en les baissant dans une respiration tranquille, en rapprochant des tempes la paume des mains en évitant soigneusement tout contact qu’on peut le mieux la représenter. Quelque chose rappelle le Slapak – Au cours de certaines chansons, quand on prononça « jüdische Kinderloch », à certains regards de cette femme qui, sur la scène, parce qu’elle est Juive et nous spectateurs parce que nous sommes Juifs nous attire vers elle, sans désir ni curiosité pour les Chrétiens, un frisson a parcouru mes joues. Le représentant du gouvernement, qui est peut-être le seul Chrétien dans la salle à part le serveur et deux bonnes à gauche de la scène est un homme piteux affecté d’un tic au visage qui touche surtout le côté gauche mais traverse aussi fortement le côté droit, tend et détend le visage avec une vitesse presque pleine d’égards je veux dire rapidité de l’aiguille des secondes mais aussi sa régularité. Quand il atteint l’œil gauche, il l’efface presque complètement. Pour cette contraction de petits muscles neufs et frais se sont formés dans ce visage sinon complètement délabré. – La mélodie talmudique de questions, de conjurations et d’explications précises : dans un tuyau passe de l’air et emporte le tuyau, en retour une grande vis fière dans l’ensemble humble dans ses spirales venue de lointains et minuscules commencements tourne en s’avançant vers celui qui est interrogé
6 octobre 1911 Les deux vieux hommes devant à la longue table à côté de la scène. L’un se tient les deux coudes sur la table et a juste son visage levé vers la scène à droite, visage dont la rougeur faussement saine et une barbe embroussaillée, taillée en carré mais irrégulière dissimulent tristement son âge, tandis que l’autre juste en face de la scène tient son visage véritablement desséché par la vieillesse à distance de la table, à laquelle il n’est accoudée que du bras gauche, maintenant son bras droit en l’air, courbé, pour mieux profiter de la mélodie qu’il accompagne de la pointe des pieds et à laquelle cède faiblement la courte pipe dans sa main droite. « Grand-père, chante donc avec nous », crie la femme tantôt au premier, tantôt au second tout en se penchant un peu et en tendant les bras pour les pousser à chanter.

– Les mélodies sont aptes à attraper chaque homme sautant en l’air et sans se déchirer à envelopper tout son enthousiasme, puisqu’on ne veut pas croire que ce sont ces mélodies qui en sont la cause. Car les 2 en caftan surtout se pressent de chanter, comme si cela leur allongeait le corps vers son besoin le plus authentique et le claquement de leurs mains pendant le chant signale de manière manifeste le plus grand bien-être de l’homme chez l’acteur. – Les enfants du patron du café dans un coin restent avec madame Klug sur la scène dans un rapport enfantin et chantent avec elle, la bouche entre les lèvres tendues en avant pleine de la mélodie.

La pièce : Seidemann, un riche juif, en concentrant manifestement tous ses instincts criminels en vue de cet objectif, s’est fait baptiser il y a déjà vingt ans, et, comme elle refusait le baptême, a empoisonné sa femme à l’époque. Depuis il s’est efforcé d’oublier le jargon qui, de façon involontaire bien sûr, continue à s’entendre de manière sourde dans ce qu’il dit, et tout particulièrement au début afin que les spectateurs s’en souviennent et parce que les événements à venir laissent du temps pour cela ne cesse d’exprimer un grand dégoût de tout ce qui est juif. Il a destiné sa fille à l’officier Dragomirow, tandis que celle-ci, qui aime son cousin le jeune Edelmann, au cours d’une grande scène se dresse contre son père dans une posture inhabituelle, rompue juste à la taille et pétrifiée, et lui explique qu’elle est fermement attachée au judaïsme, avant de conclure tout un acte par un rire méprisant face à la violence qui lui est faite. (Les chrétiens de la pièce sont : un brave serviteur polonais de Seidemann, qui contribuera à le démasquer, sage surtout parce que les opposés doivent être réunis autour de Seidemann ; l’officier, dont la pièce s’occupe peu si ce n’est pour montrer comment il s’endette, parce qu’en tant que chrétien de haut rang il n’intéresse personne, de même qu’un président de tribunal qui entre plus tard en scène ; et enfin un huissier dont la méchanceté ne va pas au-delà des exigences de sa fonction et de la gaieté des deux personnes en caftan, bien que Max le qualifie de progromiste.) Mais Dragomirow, pour on ne sait quelles raisons, ne peut se marier tant que ses traites ne sont pas payées, traites qui sont en la possession du vieil Edelmann, mais que celui-ci, bien qu’il s’apprête à partir pour la Palestine et que Seidemann veuille les lui payer comptant, ne cède pas. Face à l’officier amoureux, la fille est hautaine et se vante de son judaïsme bien qu’elle soit baptisée, l’officier ne sait que faire, et les bras ballant les mains mollement nouées, regarde le père en cherchant son aide. La fille s’enfuit chez Edelmann, elle veut épouser son bien-aimé, même si ce ne peut être qu’en secret pour le moment, puisque selon la loi temporelle il est interdit à un juif d’épouser une chrétienne, et qu’elle ne peut évidemment pas se convertir au judaïsme sans l’accord de son père. Le père la rejoint, comprend que sans ruse tout est perdu et fait semblant de donner sa bénédiction à ce mariage. Tous lui pardonnent, commencent même à l’aimer comme s’ils avaient été dans leur tort, même le vieil Edelmann et surtout lui, bien qu’il sache que Seidemann a empoisonné sa sœur. (Cette lacune est peut-être due à une coupure, peut-être aussi au fait que la pièce est passée oralement d’une troupe de comédiens à l’autre) Cette réconciliation permet surtout à Seidemann d’entrer en possession des traites de Dragomirov, car « Sais-tu » dit-il « je ne veux pas que ce Dragomiriv parle mal des juifs » et Edelmann les lui donne pour rien, puis Seidemann l’appelle depuis la portière en arrière-plan, soi-disant pour lui montrer quelque chose, et lui assène par derrière un coup de couteau mortel dans le dos, à travers sa robe de chambre. (Entre la réconciliation et le meurtre, Seidemann était resté un moment éloigné de la scène afin de préparer son plan et de s’acheter un couteau) En faisant cela il veut livrer le jeune Edelmann à la potence, car c’est sur lui que doit porter le soupçon, et sa fille sera libre pour Dragomirov. Il s’enfuit, Edelmann est étendu derrière la portière. La fille apparaît avec son voile de fiancée, au bras du jeune Edelmann qui a vêtu la chemise de prière. Le père n’est comme ils voient malheureusement pas encore là. Seidemann arrive et semble heureux de voir les fiancés. Alors apparaît un homme, peut-être DragomirovRetour ligne automatique
8.X.1911Retour ligne automatique
ou peut-être simplement son acteur et en fait un détective inconnu de nous et déclare devoir procéder à une perquisition « parce qu’on n’est pas à l’abri d’une attaque mortelle dans cette maison ». Seidemann : les enfants. Ne vous faites pas de souci, c’est une erreur naturellement, de toute évidence. Tout va s’éclaircir. On retrouve le cadavre d’Edelmann, le jeune Edelmann est arraché à sa bien-aimée et arrêté. Pendant tout un acte, Seidemann, avec une grande patience et de brèves remarques très bien appuyées (Oui, oui. Très bien. Mais c’est faux. Oui c’est déjà mieux. Bien sûr bien sûr.) enseigne aux deux en caftan comment ils devront témoigner devant le tribunal sur l’hostilité qui existait soi-disant depuis des années entre le vieux et le jeune Edelmann. Ils ont du mal, il y a plusieurs malentendus, ainsi ils arrivent à une répétition improvisée de la scène du procès et déclarent que Seidemann les a chargés de présenter les choses de la manière suivante, et finissent par ressentir si vivement cette hostilité – Seidemann ne peut plus les retenir – qu’ils en viennent même à montrer comment le crime a eu lieu et l’homme poignarde la femme avec l’aide d’un croissant. C’est naturellement plus qu’il n’en faut. Malgré cela, Seidemann est assez content d’eux et espère qu’avec leur aide le procès aura une issue heureuse. Ici, pour le spectateur croyant, sans qu’il soit besoin de l’exprimer d’une manière ou d’une autre car c’est évident, Dieu lui-même intervient à la place de l’auteur qui se retire, et frappe le méchant en le rendant aveugle. Dans le dernier acte, c’est à nouveau l’éternel acteur jouant Dragomirow qui siège en tant que président du tribunal (là aussi s’exprime le mépris de ce qui est chrétien un acteur juif peut bien jouer trois rôles chrétiens et qu’il les joue mal n’est pas grave) et à côté de lui déguisé en avocat de la défense avec un grand luxe de cheveux et de moustache, la fille de Seidemann qu’on reconnaît vite. Certes, on la reconnaît vite, mais en tenant compte de Dragomirow on croit pendant un moment qu’elle remplace un acteur, jusqu’à l’instant – vers le milieu de l’acte – où l’on comprend qu’elle s’est déguisée pour sauver son bien-aimé. Les deux en caftan doivent témoigner séparément, mais ils ont beaucoup de mal vu qu’ils ont répété à deux. Ils ne comprennent pas non plus le haut allemand du président du tribunal, lequel est aidé par l’avocat de la défense quand la situation se dégrade trop, ce que celui-ci doit faire de toute façon en lui soufflant ce qu’il a à dire. Puis c’est au tour de Seidemann qui, déjà auparavant, a essayé de diriger les deux en caftan en les tirant par les vêtements, grâce à sa façon de parler avec aisance et de manière résolue, grâce à son attitude raisonnable, grâce à sa manière appropriée de s’adresser au président du tribunal, il fait une bonne impression après les deux témoins précédents, ce qui constitue un contraste terrible avec ce que nous savons de lui. Sa déposition est assez creuse, il ne sait hélas que très peu de choses sur toute l’affaire. A présent vient le dernier témoin, le domestique qui, sans en être vraiment conscient, est le véritable accusateur de Seidemann. Il a observé Seidemann alors qu’il achetait le couteau, il sait que Seidemann était chez Edelmann au moment décisif, il sait enfin que Seidemann détestait les juifs et Edelmann en particulier, et qu’il voulait récupérer ses traites. Les 2 en caftan sautent en l’air et sont heureux de pouvoir confirmer tout cela. Seidemann se défend à la façon d’un homme d’honneur un peu décontenancé. On en vient à parler de sa fille. Où est-elle ? A la maison, naturellement, et elle lui donne raison. Non, elle ne lui donne pas raison, affirme l’avocat de la défense et il va le prouver, il se tourne vers le mur, enlève sa perruque et se retourne sous les traits de sa fille vers Seidemann épouvanté. La pure blancheur de la lèvre supérieure semble vengeresse quand elle enlève également la moustache. Seidemann a pris du poison pour échapper à la justice terrestre, il avoue ses crimes, plus vraiment aux hommes mais au Dieu juif vers lequel il se tourne à présent. Entre-temps, le pianiste a attaqué une mélodie, les 2 en caftan se sentent pris par elle et ne peuvent s’empêcher de danser. A l’arrière-plan se tient le couple des fiancés réunis, ils accompagnent la mélodie, surtout le fiancé grave, selon l’ancienne coutume du Temple.

© Franz Kafka_traduction & appareil critique par Laurent Margantin _ 19 mars 2018

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