Éditions Œuvres ouvertes

Journal de Kafka (II, 4) : Je veux partir

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Je veux partir, monter l’escalier en faisant des culbutes s’il le faut. De la société, je me promets tout ce qui me manque, l’organisation de mes forces surtout, lesquelles ne peuvent se contenter d’une pareille extrémité qui représente l’unique solution pour ce célibataire dans la rue. Celui-ci est déjà satisfait s’il tient le coup avec son physique minable, s’il s’assure ses quelques repas, évite les pressions d’autres hommes, en un mot conserve autant qu’il est possible dans ce monde qui se défait. Mais ce qu’il perd, il cherche à le récupérer avec force, même si c’est transformé, abîmé, même si ce n’est plus que l’apparence de sa propriété passée (et c’est souvent le cas). Son être n’est donc plus qu’un être suicidaire il n’a plus de dents que pour sa propre chair et de chair que pour ses propres dents. Car sans avoir un centre, sans avoir un métier, un amour, une famille, des rentes c’est-à-dire sans se maintenir en gros face au monde juste essayer bien sûr sans le désarçonner d’une certaine manière avec un grand ensemble de possessions il est impossible de se protéger contre des pertes instantanément destructrices. Ce célibataire avec ses vêtements légers, son art de prier, ses jambes endurantes, son appartement qu’il redoute, son être habituellement morcelé cette fois reconstitué après une longue période ce célibataire tient tout cela rassemblé entre ses deux bras et doit toujours perdre deux de ses objets quand il en attrape un minuscule par hasard. Naturellement, telle est la vérité, la pure vérité qu’on ne peut montrer nulle part. Car celui qui apparaît vraiment comme un bourgeois accompli, voyageant donc sur mer à bord d’un navire avec de l’écume devant lui et un sillage derrière lui soit de nombreux effets tout autour à la grande différence de l’homme sur ses quelques bouts de bois dans les vagues, qui se frappent l’un contre l’autre et s’entraînent vers le fond, ce monsieur et ce bourgeois, lui, est en grand danger. Car lui et ses biens ne font pas un mais deux, et celui qui brise la relation qui les associe le brise en même temps. Nous et nos amis, nous sommes méconnaissables à cet égard parce que nous sommes complètement masqués, moi p.e. je suis masqué en ce moment par mon travail, par mes douleurs imaginaires ou réelles, par des tendances littéraires etc. Mais à cet instant je sens mon propre fond beaucoup trop souvent et beaucoup trop fortement pour pouvoir être ne serait-ce qu’à peu près satisfait. Et il suffit que je sente ce fond un quart d’heure de suite pour que le monde venimeux me coule dans la bouche comme l’eau dans l’homme qui se noie.
Pour l’instant, il n’y a guère de différence entre moi et le célibataire, sinon que je peux encore penser à ma jeunesse au village et que, au cas où je le voudrais ou bien même si simplement ma situation l’exige, je pourrai me renvoyer là-bas. Mais le célibataire n’a rien devant lui et par conséquent rien non plus derrière lui. Pour l’instant il n’y aucune différence, mais le célibataire n’a que l’instant. En ce temps que nul ne peut connaître aujourd’hui car rien ne peut être détruit comme ce temps, en ce temps il a échoué occupé qu’il était à sentir constamment son fond, comme on ressent tout à coup dans son corps un ulcère qui jusqu’alors était bien la dernière chose présente en notre corps, et même pas la dernière chose, car cela ne semblait pas encore exister, et qui, à présent, est plus que tout ce que nous possédions en propre depuis notre naissance. Alors que jusqu’à présent tout notre être était concentré sur le travail de nos mains sur ce que voyaient nos yeux sur ce qu’entendaient nos oreilles sur les pas que faisaient nos pieds, nous nous tournons tout à coup dans la direction opposée, comme une girouette dans la montagne. Au lieu de nous enfuir vers ce temps passé, fût-ce dans cette dernière direction car seule la fuite pourrait le mettre sur la pointe de ses pieds et seule la pointe de ses pieds pourrait le maintenir au monde, au lieu de cela il s’est couché, comme en hiver les enfants se couchent çà et là dans la neige pour mourir de froid.


- Une série de fragments narratifs au début de ce deuxième cahier commencé en novembre 1910. Parmi ces fragments, une suite de textes qui sont des éléments de la deuxième version de Description d’un combat, son premier long récit resté inachevé. On retrouve la figure du célibataire notamment dans le quatrième cahier du Journal.

Manuscrit de la première page de ce texte : "Ich will ja weg".

Sommaire du deuxième cahier

© Franz Kafka_traduction & appareil critique par Laurent Margantin _ 2 avril 2018

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