Oeuvres Ouvertes

depuis 2000

ça parle en eux

...

LITTÉRATURE

Je suis un écrivain français. –
En cinquante ans,
j’ai publié une cinquantaine de livres. –
On m’invite souvent à l’étranger
et je voyage beaucoup. –
Mon œuvre est reconnue. –
Dans mes livres,
il est souvent question de moi. –
Mes autres personnages sont tous
des bourgeois de race blanche. –
Il y a quand même une exception. –
J’ai vécu deux ans à New York
et j’y ai écrit un roman
où apparaissent quelques Afro-américains. –
J’aime qu’on m’invite en Asie. –
Mes livres sont traduits en chinois,
en coréen et en japonais. –
La concurrence est rude
avec les auteurs américains. –
Ces dernières années, on m’a invité
à venir faire des lectures en Chine. –
Un peu partout, des mégapoles
ont poussé comme des champignons. –
Ainsi, je suis venu plusieurs fois
à l’université de Shenzhen. –
Ce soir, je suis assis au dernier étage
du Langham, un hôtel de luxe,
avec vue sur d’autres gratte-ciels. –
Je réfléchis à la littérature. –
Toute ma vie
je ne me suis occupé que de littérature. –
Enfant, j’écrivais déjà
et j’étais obsédé par les livres. –
J’ai eu la chance d’être publié très jeune. –
Depuis cinquante ans,
je fréquente les mêmes éditeurs. –
De temps en temps,
je donne un de mes récits
à un nouvel éditeur sur le marché,
dans l’espoir de trouver de nouveaux lecteurs. –
Je gère moi-même mes affaires
et refuse d’avoir un agent. –
Mon père était entrepreneur
et j’ai tout appris de lui. –
Ici, en Chine, il m’arrive de penser
à tous ces hommes et toutes ces femmes
qui ont quitté leur campagne
pour venir s’entasser dans cette ville. –
C’est une pensée qui passe vite. –
Des milliards d’humains vivent
dont je ne sais rien. –
Je pense rarement aux pauvres,
ceux-ci n’achetant pas de livres. –
Je ne parviens même pas
à m’imaginer leur vie. –
Même si j’ai perdu le goût d’écrire,
je m’occupe de mon œuvre. –
Je continue à créer des personnages
à partir de mes expériences d’Occidental
né au milieu du vingtième siècle. –
La structure de mes récits est assez élaborée
et c’est ce qui plaît ici en Chine. –
Je sais aussi faire rire mon auditoire
en racontant mes malheurs d’écrivain vieillissant
dans un pays de culture ancienne
dont plus personne ne parle la langue. –
Il me reste peut-être
une dizaine de livres à écrire. –
J’ai la liste de leurs titres
dans une poche de ma veste. –
J’aime la montrer à mes hôtes,
pour les récompenser de m’avoir invité. –


DOSSIER TOMBEAU 21

Je suis né dans une famille obéissante. –
Nous faisions semblant de croire en Dieu. –
J’ai eu très tôt des espèces de vertige. –
Je levais la tête vers le ciel et la tête me tournait. –
Je n’étais pas un enfant très câlin. –
Le contact de la peau d’autrui me dégoûtait. –
J’aimais surtout les lieux clos, les portes verrouillées. –
Je dansais tout seul de préférence. –
Je restais longtemps enfermé dans les toilettes, rêvassant. –
J’aime bien la robe que vous portez (ne pas le dire). –
Je suis plutôt solitaire. –
Je suis un homme de dossiers. –
Pourquoi des singes dans une économie mondialisée ? –
Si vous vous penchez un peu vous verrez des plantes. –
Oui, le jardinier sifflote tous les matins. –
Je vous écoute, même si je pense à autre chose. –
Il faut que j’aie l’air d’écouter. –
Moi-même, j’ai toujours été très obéissant. –
Les deux chiens errants sur le parking ce matin ont été ramassés par la SPA. –
Il est probable qu’ils seront euthanasiés, il y en a trop. –
Merci de me confier ce dossier. Je serai muet comme un… tombeau ! –
De ce côté du bâtiment on n’entend pas la circulation, c’est agréable. –
J’aime travailler derrière ces vitres opaques. –
Je suis moi-même très opaque. –
Je ne parle guère, même si je suis bavard à l’intérieur. –
J’aimerais pouvoir venir, mais je suis pris ce jour-là. –
Oui, je suis pratiquant, je vais à la messe chaque dimanche. –
En fait je ne suis pas certain de l’existence de Dieu, mais c’est un moment de recueillement. –
Je fais les courses une fois toutes les deux semaines, afin de sortir le moins souvent possible. –
Je vais de chez moi au bureau, et puis retour. –
Je n’aime pas sentir la présence d’une femme dans cette pièce, je sors aussitôt. –
Avez-vous peut-être l’annexe ? –
Le zoo sera donc fermé à la fin de cette année. –
Les animaux vendus à des particuliers ou à des zoos étrangers. –
Je songe parfois à toutes les espèces animales en voie d’extinction. –
Bientôt il n’y aura plus d’éléphants en Afrique. –
Même le moineau est menacé en Europe. –
Oui, c’est préoccupant. –
J’aimerais partir quelques semaines, mais je n’aime guère voyager. –
J’ai songé dernièrement à devenir végétarien, mais j’aime trop la viande. –
Quel goût peut bien avoir la viande humaine ? –
Je suis possédé. Par quoi, je l’ignore, mais je suis possédé. –
Fermeture du zoo le 31 décembre, nous avons l’accord de la mairie. –
Il reste deux lions, un zébu et un lémurien. –
Avez-vous vu les lémuriens empaillés au muséum d’histoire naturelle ? –
Ils vous fixent de leurs yeux morts, c’est angoissant. –
Je rêve parfois de la banquise, j’aimerais aller un jour au pôle nord. –
N’hésitez pas à m’appeler si vous avez besoin de moi, je reste à votre disposition. –


LA VILLE A PERDU SON CRI

La ville a perdu son cri. –
Jadis, on l’entendait
tous les jours dans les rues. –
L’homme qui poussait le cri
marchait toujours seul
en pleine chaleur. –
L’homme qui poussait le cri
marchait tête baissée,
sans voir les passants. –
Le cri qu’il poussait le précédait,
il surgissait devant nous
au coin d’une rue
et puis partait en courant. –
Le cri, c’était les nuages noirs
qui grossissaient au-dessus de l’océan. –
Le cri, c’était les chiens errants
qui couraient à travers la ville. –
Le cri, c’était des fantômes
qui apparaissaient sur les murs. –
Le cri, c’était l’homme furieux
qui traversait les maisons. –
Le cri, c’était les pauvres
qui se cachaient dans des cases en ruines. –
Mais la ville a perdu son cri. –
Les chiens errants ont été euthanasiés. –
Les fantômes sur les murs ont été effacés. –
L’homme furieux qui traversait les maisons est mort. –
Les cases en ruines ont été rasées. –
Et l’homme qui poussait le cri a disparu. –
Reste le mendiant qui ricane
assis sur le trottoir. –
Reste la femme noire en colère
postée aux arrêts de bus. –
Reste le mendiant indien
qui tourne en rond face à l’océan. –
Restent tous les hommes
et leur silence. –
La ville a perdu son cri. –


NE RECOMMENCEZ JAMAIS

J’adore les voyages. –
Hier j’étais en Chine, à Shangaï. –
J’avais rendez-vous avec un directeur de zoo. –
Il vivait seul, il m’a accueilli dans sa maison située à l’entrée du zoo. –
Il a beaucoup ri quand je lui ai parlé de la vidéo. –
Cette vidéo m’a rendu célèbre ! a-t-il crié. –
Je suis devenu l’homme le plus cruel aux yeux du monde entier ! –
Tout ça pour un âne, un pauvre âne qui ne rapportait plus d’argent au zoo. –
Qui veut voir un âne dans un zoo aujourd’hui ? –
Je l’ai laissé finir son petit verre de liqueur. –
Puis je l’ai saisi par les cheveux et je l’ai traîné à travers les pièces de sa maison. –
Il hurlait et appelait à l’aide. –
Je lui ai donné quelques coups de poing au visage et lui ai ligoté les mains. –
Je l’ai frappé encore plusieurs fois au visage. –
J’avoue un peu de sadisme. –
Dehors il faisait nuit. –
J’ai continué à le traîner par les cheveux à travers le zoo. –
Les animaux nous regardaient passer. –
Une girafe a exprimé de la surprise. –
Dans une cage, des chimpanzés ont commencé à hurler et à courir dans tous les sens. –
Le directeur du zoo continuait à crier, mais personne ne pouvait l’entendre. –
Dans leur enclos, les tigres étaient couchés devant la rivière et se sont levés quand ils nous ont vus. –
Est-ce qu’ils avaient bien digéré l’âne qu’ils avaient dévoré quelques jours plus tôt devant une foule excitée ? –
Est-ce que l’homme, jeté dans la rivière, se débattrait aussi longtemps que l’âne ? –
Le supplice de l’âne avait duré trente minutes. –
Je n’ai pas fait attention à la durée de la vidéo que j’ai postée ensuite sur YouTube. –
La vidéo s’intitulait : NE RECOMMENCEZ JAMAIS. –
J’adore les voyages. –
Demain je pars pour l’Espagne. –
J’ai rendez-vous avec un torero réputé pour sa très grande cruauté. –
Je tuerai tous les tueurs d’animaux les uns après les autres, sans trembler. –
J’avoue un peu de sadisme. –
J’adore les voyages. –


JE SUIS REVENU

J’ai pris l’ancienne route qui monte au hameau. –
Elle n’avait pas changé. –
Je suis passé devant les deux vieux chênes perdus dans la brume. –
Il y avait juste un nouveau chalet en bois à l’entrée du hameau. –
J’aurais voulu le brûler. –
L’ancien lavoir était toujours là, au milieu des ronces et des orties. –
La maison aussi était toujours là. –
Comme j’aime tous ces arbres aux branches nues. –
Comme j’aime cette terre noire. –
Comme j’aime l’hiver au hameau. –
J’ai garé la voiture sur le chemin qui longe la propriété. –
Caché derrière le muret, j’ai regardé s’il y avait quelqu’un. –
Je n’ai vu personne. –
Les nouveaux propriétaires avaient enlevé les barrières. –
Nous les avions installées jadis pour empêcher les vaches de pénétrer dans la propriété. –
Je suis entré dans la propriété. –
A droite, la grange et le cellier étaient toujours là. –
Et la cour avec l’ancien four à pain, et la maison. –
En venant ici je voulais chasser les mauvais souvenirs qui me hantaient. –
Commencer une nouvelle vie peut-être. –
Ou bien mourir. –
Je tournais autour de la maison. –
Qui vivait ici à présent ? –
En tournant autour de la maison, je reconnaissais tout. –
La maison n’avait pas changé. –
La couleur des volets était la même. –
Seul le jardin avait changé. –
La pelouse et les bosquets avaient disparu. –
Tout le jardin était envahi par une végétation sauvage. –
Le vieux noyer avait été abattu. –
De nouveaux arbustes poussaient çà et là. –
J’aurais voulu pénétrer dans la maison. –
Monter dans le grenier où j’ai passé tant de nuits. –
Derrière la maison, je forçais une fenêtre. –
J’entrais sans difficulté dans la maison. –
Il y avait peu de lumière à l’intérieur. –
Hiver comme été, il y avait peu de lumière à l’intérieur. –
J’appuyais sur un interrupteur mais le courant avait été coupé. –
Je m’asseyais dans un fauteuil et réfléchissais. –
A part le fauteuil il n’y avait rien dans la pièce. –
C’était l’ancienne salle à manger. –
A cet endroit, il y avait jadis la grande table. –
Dans la pénombre, je n’avais pas peur. –
Enfant j’avais appris à ne pas avoir peur dans le noir. –
Enfant j’avais passé tant de nuits dans l’obscurité du grenier. –
Je me levais et j’allais dans la cuisine. –
La cuisine elle aussi était vide. –
L’escalier en bois au fond de la cuisine était toujours là. –
Je montais les quelques marches. –
En haut de l’escalier, je soulevais la trappe. –
Rien n’avait changé. –
Les poutres, une vieille armoire comme jadis. –
L’obscurité était la même. –
Dans le noir, je croyais même voir le vieux matelas de l’enfant. –
Je traversais le grenier et rejoignais l’ancienne chambre des parents. –
Il y avait un lit, juste le sommier. –
Par terre, un cadre sans photo. –
J’ouvrais la porte-fenêtre donnant sur le palier et descendais l’escalier extérieur qui menait à la cour. –
Le ciel était chargé de lourds nuages gris. –
Je n’avais pas peur du noir, mais j’avais peur du ciel. –
Je n’entendais aucun bruit aux environs qui aurait pu trahir une présence humaine. –
Je supposais que toutes les autres maisons du hameau avaient été également abandonnées. –
La ferme à côté avait tous ses volets clos. –
Tous les habitants de jadis étaient morts. –
J’étais le seul survivant. –
De sombres pensées m’assaillaient. –
J’aurais voulu mettre le feu à la maison, à toutes les maisons du hameau. –
Au lieu de cela, je me mis au travail. –
Dans la grange, les outils étaient encore là. –
Dans un coin, la vieille brouette. –
Toute la journée, je défrichais le jardin comme nous faisions jadis. –
Comme les morts et moi faisions jadis. –
Je rassemblais les branchages et les ronces dans la cour. –
Malgré l’humidité, le feu prit facilement. –
J’avais tant de feu en moi, tant de feu. –
J’aurais pu mettre le feu au hameau. –
J’aurais pu mettre le feu au monde entier. –
Brûler tous les mauvais souvenirs. –
Brûler toutes les nuits solitaires dans le grenier. –
Les ronces et les branchages brûlèrent longtemps. –
Toute la nuit je restais à regarder le feu. –
Toute la nuit j’hésitais à sauter dans les flammes. –


AU PAYS DU CRIME

Au pays du crime il y a
des enfants, des hommes, des vieillards. –

Au pays du crime il y a
des enfants, des hommes, des chiens. –

Au pays du crime il y a
des femmes, des enfants, des chiens. –

Au pays du crime il y a
des fermes, des maisons, des appartements. –

Au pays du crime il y a
des routes, des chemins, des tunnels. –

Au pays du crime, au pays du crime,
venez au pays du crime. –

Au pays du crime il y a
des pierres, des couteaux, des fusils. –

Au pays du crime il y a
des trous, des fosses, des malles. –

Au pays du crime il y a
des menaces, des insultes, du silence. –

Au pays du crime il y a
des enfants qui lancent des pierres. –

Au pays du crime il y a
un homme qui monte le talus. –

Au pays du crime, au pays du crime,
visitez le pays du crime. –

Au pays du crime il y a
des enfants, des hommes, des vieillards. –

Au pays du crime il y a
des fusils, des chiens, des serpents. –

Au pays du crime il y a
une voie ferrée, une route, un wagon. –

Au pays du crime il y a
un champ, un arbre, un chemin. –

Au pays du crime il y a
un homme qui avance seul. –

Au pays du crime il y a
une femme qui attend. –

Au pays du crime il y a
un vieillard qui abat son chien. –

Au pays du crime il y a
un enfant qui égorge son chat. –

Au pays du crime il y a
des menaces, la police, l’innocent. –

Au pays du crime, au pays du crime
inscrivez-vous au pays du crime. –

Au pays du crime il y a
un fossé, un enfant, une femme. –

Au pays du crime il y a
une porte, une rue, un viol. –

Au pays du crime il y a
un visage, une maison, une fenêtre. –

Au pays du crime il y a
un vieillard, sa femme, sa fille. –

Au pays du crime il y a
un enfant, un autre enfant, un couteau. –

Au pays du crime il y a
une lettre, du sang, un fusil. –

Au pays du crime il y a
un cheval, un fusil, un champ. –

Au pays du crime, au pays du crime,
suivez le guide au pays du crime. –

Au pays du crime il y a
une pelle, un seau, des chiffons. –

Au pays du crime il y a
des cris, des menaces, du silence. –

Au pays du crime il y a
la nuit, l’été, la terre chaude. –

Au pays du crime il y a
la brume, la pluie, le soleil. –

Au pays du crime une mère
dit à son enfant viens ici. –

Au pays du crime un homme
dit à sa femme il faut qu’on parle. –

Au pays du crime il y a
une moquette, une table, la nuit. –

Au pays du crime il y a
une descente de flics, un boulevard, un fourgon. –

Au pays du crime il y a
des sacs en plastique, des gants, des masques. –

Au pays du crime, au pays du crime,
n’ayez crainte, entrez au pays du crime. –

Au pays du crime, au pays du crime,
tout inclus, repas et petit-déjeuner. –

Au pays du crime, au pays du crime,
spas, piscines et restaurants. –

Au pays du crime, au pays du crime,
à chacun son itinéraire personnalisé. –

Au pays du crime, au pays du crime,
à chacun son pays du crime. –

© Laurent Margantin _ 6 avril 2018
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