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Kafka et le théâtre yiddish (3)

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Florence Bancaud | Pourquoi cette fascination de Kafka pour le yiddish ?

Pourquoi cette fascination de Kafka pour le yiddish ? Parce que c’est la langue souple et populaire d’une communauté forgée par l’errance et la foi. Fin 1911, évoquant le yiddish, Kafka pose même dans son Journal les jalons d’une théorie de la littérature mineure comme littérature d’un peuple dominé, victime d’un milieu hostile, mais dont elle stimule la conscience nationale : la place restreinte dévolue au peuple dominé fait de sa littérature le « journal tenu par une nation », soit une affaire politique et collective par essence : « Car les exigences que la conscience pose à l’individu dans un petit pays entraînent cette conséquence que chacun doit toujours être prêt à connaître la part de littérature qui lui revient, à la soutenir et à lutter pour elle ». Le 18 février 1912, Kafka prononce même dans la salle des fêtes de la communauté juive de Prague un discours de défense de la langue yiddish destiné à convaincre des Juifs bourgeois occidentaux de la richesse et du dynamisme du yiddish, seule langue vernaculaire des Juifs d’Europe centrale du Xè au XVIIIè siècle. Cet idiome est né de la fusion de plusieurs dialectes allemands du Moyen Âge et d’emprunts hébréo-araméens et slaves, puis a été imprégné par les langues européennes ; mais il n’est codifié par aucune grammaire. A partir de 1700, les intellectuels de la Haskalah fondée par Moses Mendelssohn pour éclairer et instruire le peuple ont cherché à remplacer le yiddish par l’allemand et l’hébreu, mais dès 1820 s’est dessinée une tendance à promouvoir un nouveau yiddish littéraire fondé sur le dialecte oriental, tendance que confirme la conférence de Tschesnowitz en 1908. Le discours de Kafka s’inscrit donc dans ce mouvement de promotion du yiddish, langue mythique et originelle qui lui permet d’échapper au dilemme entre l’allemand froid et bureaucratique de son père et le tchèque maternel. Il démontre que le « jargon » yiddish est une langue dynamique, vivante et évolutive, à l’opposé des langues installées et manifeste son intérêt pour ce que Deleuze et Guattari appelleront une « littérature mineure », la littérature qu’une minorité crée au sein d’une langue majeure, devenant ainsi « le nomade et l’émigré et le tzigane de sa propre langue ». Ses trois caractéristiques essentielles sont la déterritorialisation et la dimension collective et politique. La déterritorialisation caractérise une prise de conscience du contraste entre la langue majeure et la langue mineure qui induit le sentiment d’un exil intérieur tandis que la dimension politique de cette littérature vient de ce que tout y prend une valeur collective, qu’elle produit une « solidarité active », devenant ainsi une « machine collective d’expression ».
C’est ce désir d’ancrage dans une communauté et un territoire qui explique le retour de Kafka à un judaïsme jusqu’alors refoulé : dès novembre 1911, il se plonge dans l’histoire du judaïsme et note dans son Journal ses observations sur les rites des communautés religieuses juives ashkénazes. Les lectures de Löwy lui permettent également de découvrir de grands auteurs yiddish comme Shalom Aleichem, Isaak Leib Peretz ou Morris Rosenfeld, pionnier du lyrisme yiddish. En 1917, il décide d’apprendre l’hébreu, qu’il parlera correctement à la fin de sa vie, et lit le Talmud et la Torah, qu’il commente dans ses cahiers d’hébreu, ses Méditations sur le péché, la souffrance, l’espoir et le vrai chemin, et dans le Journal. Des professions de foi comme « Seul l’Ancien Testament voit – n’en rien dire encore » y alternent avec des cris de désespoir adressés à un Dieu qui demeure absent : « Prends-moi, prends-moi, tissu de folie et de douleur. (…) Aie pitié de moi, je suis pécheur jusque dans les moindres recoins de mon être ».


A lire dans le Journal de Kafka, nouvelle traduction de Laurent Margantin :

Littérature d’une petite nation

Sur les littératures mineures, suite

© Laurent Margantin _ 8 avril 2018

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