Éditions Œuvres ouvertes

Werner Kofler | Mont Mort Blague

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Je lis à haute voix : Blague fatale. – L’alpiniste marchant sur un chemin de crête dans la région des Hautes Tauern voulait servir à son compagnon de cordée une blague, et celle-ci se révéla fatale pour le plaisantin : en plein récit, il se tourne vers l’homme qui l’accompagne, perd l’équilibre, chute dans l’abîme et meurt sur le coup. – Je lis à haute voix : La blague qui tue. – Ce mardi, avant même d’avoir eu le temps de raconter sa dernière blague jusqu’au bout, un chercheur indépendant fait une chute et trouve la mort : Revenant de la grotte naturelle nommée la Sinistre Église, juste au passage crucial de la crête de Detmold, le savant, raconte celui qui l’accompagnait, un professeur, se tourna soudain vers lui comme s’il voulait prendre son élan avant de lancer la chute et, en plein milieu de la phrase, perdit l’équilibre ; il tomba à pic une centaine de mètres plus bas où il s’écrasa sur un promontoire rocheux. Le professeur a continué la descente afin de donner l’alerte au Secours alpin depuis un refuge. Encore sous le choc de cet accident horrible, le compagnon de cordée se trouvait encore dans l’impossibilité d’indiquer quelle était la plaisanterie qui avait coûté la vie au chercheur... Je poursuis ma lecture à voix haute : Mort mystérieuse en montagne. – Les circonstances de la chute mortelle d’un chercheur dans le massif des Hautes Tauern, qui aurait été provoquée par une plaisanterie, paraissent de plus en plus énigmatiques. Interrogé au poste de gendarmerie, l’unique témoin, le compagnon de cordée de la victime, a persisté sur sa déclaration selon laquelle l’autre homme était en train de raconter une plaisanterie, une blague très compliquée ; prié de bien vouloir tenter une reconstitution, le témoin n’a pu livrer que des anecdotes confuses ; après quoi il a recommencé à évoquer comme cause possible des irritations, sans les décrire plus précisément – un comportement qui laisse penser à une implication encore non élucidée, étant donné que la victime était connue pour être un narrateur sans failles et un humoriste chevronné ; on peut douter sérieusement qu’il se soit retourné à ce passage crucial et au beau milieu d’une phrase… Les phrases dont je viens de donner lecture ne figurent pas dans le journal, c’est le produit de mon invention, pour des raisons liées à la pratique de l’interrogatoire, mais je pense qu’elles touchent le vif du sujet… Bon, continuons : Vous avez affirmé qu’en arrivant au passage crucial, votre compagnon de cordée aurait raconté l’histoire suivante : A Millstatt, un, un certain –, le nom importe peu, donc l’individu entre dans le magasin Fian, prêt-à-porter, et demande des chaussettes knickers blanches – Comment ? Des chaussettes montantes, dites-vous ? Tout à fait, mais je maintiens chaussettes knickers – ; le vendeur, un certain –, bon, peu importe son nom, le vendeur regrette de ne plus faire de chaussettes knickers blanches, en revanche il peut me recommander chaleureusement des écharpes bleues ; à Grosskirchheim en revanche, un client, un dénommé M. Bürger, entre dans une papeterie pour acheter une écharpe bleue mais le propriétaire, un dénommé M. Kramser, n’ayant pas d’écharpes bleues en stock, lui conseille l’achat de chaussettes knickers blanches ; peu après, selon vos indications, votre acolyte aurait poursuivi et déclaré qu’un entrefilet avait paru dans les quotidiens régionaux, formulé ainsi : Vous demandez des chaussettes knickers blanches et on vous donne des écharpes bleues ? Venez nous voir ! Chez nous, vous commandez des écharpes bleues et on vous livre des chaussettes knickers blanches de première qualité… Entreprise Trattnig, Treffen-lèz-Villach, leader dans la production d’écharpes bleues depuis 1945. TRATTNIG. DEPUIS MILLE ANS… – Or cette blague qui aurait été racontée, vous l’avez néanmoins restituée différemment, en plus court : dans un magasin de Klagenfurt, quelqu’un souhaite avoir une écharpe bleue et la vendeuse s’enquiert de la manière dont doit être le précieux objet – saignant ? A point ? Al dente ? – Mais avouez, est-ce que c’est une blague, ça ? Laissez-moi –, c’est une farce, rien de plus, trop pour en mourir et trop peu pour en rire, comme on dit dans la région, stop, c’est le contraire, trop peu pour en mourir et, pour en rire – pour en rire aussi c’est trop peu. Mais soyez prudent, n’allez pas croire que nous, chefs de postes, ne comprenions pas ces allusions, chaussettes knickers blanches, écharpes bleues… A leurs chaussettes montantes vous les reconnaîtrez, cela figurait déjà dans la révélation du Reich ; à mon écharpe vous le verrez : Me voici, dit-IL… Il faut toujours être très prudent avec ces choses-là, qui dit que ce n’est pas vous qui avez simplement mis de telles impertinences dans la bouche de votre compagnon qui a trouvé la mort ? Mon père lui-même était un national-socialiste clandestin, ses chaussettes montantes blanches dans lesquelles il fit bien du chemin à Wolfsberg, à Klagenfurt et dans les montagnes, à l’époque de la lutte, comme on dit, il me les a laissées dans un coffret, sous verre, comme son legs le plus précieux, ce furent ses mots – il suffirait que je fasse un peu de rangement au grenier pour les trouver –, et mon cousin est corps et âme un du Parti libéral, essayez donc voir de souiller son écharpe bleue, par exemple avec une blague, vous verriez ce que vous verriez ! Naturellement, le nouveau gouverneur régional n’est pas quelqu’un d’ici, c’est une pièce rapportée, c’est justement pour cette raison que nous n’admettons pas qu’on dise du mal de lui. Super !, vous comprenez, super, encore plus super, supérissime !, comme on dit chez nous… Le Faux qui rayonne dans toute la force du Vrai – c’est la séduction ; le Vrai qui rayonne dans toute la force du Faux – c’est l’obscène… Avez-vous déjà entendu de telles paroles sortir de la bouche d’un gendarme ? Moi non plus, je m’étonne moi-même, mais vous voyez : C’est que nous ne sommes pas des imbéciles. – Bien, continuons le procès-verbal, poursuivons jusqu’à la place de la Paix céleste, comme nous aimons désormais à dire, dans notre vallée, pour plaisanter. Dans une autre version, vous avez – voilà que j’ai encore oublié votre nom, comment ? Oui, possible, je suis souvent distrait, si terriblement distrait, la neige, vous savez, la neige dans la tête, la neige d’antan –, donc dans une autre version vous avez exposé qu’il ne s’agissait peut-être pas d’une blague qui aurait fait chuter votre accompagnateur dans l’abîme, mais d’une irritation, suscitée par une illusion des sens : vous avez indiqué que le chercheur-assistant, après être sorti de ce qu’on appelle cheminée et avoir traversé ce petit plateau appelé l’Église Païenne – à vrai dire il s’agit d’une Église Païenne, car les Églises Païennes, elles sont foule dans les parages –, qu’il se serait soudain arrêté en posant le pied sur le passage crucial et que, la tête et le buste penchés au-dessus de l’abîme comme pour écouter, il se serait écrié tout à coup : Écoutez donc, vous entendez vous aussi ? Et qu’à la question : Quoi donc ?, il aurait répondu : La musique de fanfare, tout en bas, le chœur mixte, vous n’entendez pas ? Un pèlerinage, le groupe de Wörgl, ce doit être le pèlerinage du groupe de Wörgl, mais écoutez donc, vous les entendez chanter écharpes bleues chaussettes blanches / chaussettes blanches écharpes bleues – Ça recommence ! Ils n’arrêtent pas, non ? –, et qu’il aurait bougé la bouche comme s’il chantait lui aussi et agité les bras comme s’il dirigeait la musique, avant de s’exclamer : L’hymne du parc national… ! Vous avez en outre raconté que l’assistant se serait écrié, dans le silence total : Écoutez, comme c’est excitant, en bas, les chœurs parlés – Haydn Schumann Mendelssohn, merveilleux, une prosodie unique, la masse, la masse, elle existe encore, là, ça reprend, Haydn Schumann Mendelssohn, vous entendez, n’est-ce pas ? Alors qu’en réalité on n’entendait rien, mais vraiment rien, pas le moindre bruit, mais que votre accompagnateur, dans un désir violent de percevoir toujours plus l’inaudible, toujours plus distinctement, ne prenant plus garde à l’équilibre, se serait finalement penché trop loin au-dessus de l’abîme… Tiens donc ! Effectivement c’est une blague, mais ça va finir par vous passer, de raconter des blagues et des histoires, attendez un peu ! Aux questions répétées du professeur qui vous demandait si vous n’entendiez donc rien, est-ce que vous n’avez pas répondu quelque chose comme : Non, je n’entends pas, il faut que vous vous penchiez davantage, alors j’entendrai peut-être, non ? Est-ce que vous ne lui avez pas crié quelque chose comme : Je n’entends toujours rien, penchez-vous un peu plus, professeur, oui, comme ça, c’est bien, il me semble avoir entendu le mot Haydn, mais il se peut bien que je me sois trompé, peut-être était-ce le mot Heine, ou Henisch, encore un peu, cher professeur, voilà !, le mot Schu ––, ou même Schumann, a surgi, du moins sa silhouette, oui, Schumann, aucun doute, mais l’autre, le suivant, professeur, je ne l’entends pas, pas encore, professeur, encore un effort – les choses pourraient bien s’être déroulées ainsi, non, vraiment non ? Que vous ayez dit : Encore un dernier mouvement, professeur, et j’entendrai, oui, c’est bien ainsi, encore un peu plus vers la droite, merveilleux, on y est presque – non ? Vraiment non ? Je n’arrive pas à y croire… Quoi, c’est vous le professeur, et l’autre était seulement assistant ? C’est tout ce que vous inspire ma théorie ? Incroyable… Tout ça n’a pas forcément à être prémédité –, il peut s’agir aussi d’une imprudence, un intérêt imprudent pour l’inaudible, emportés, entraînés, tous les deux, l’un plus et l’autre moins – non ? Bon, imprudence ou préméditation, je voulais simplement vous construire un pont, un pont suspendu qui se balance au-dessus de l’abîme… Si donc ce n’était pas de l’imprudence, alors, pire encore, c’était de la préméditation, et si ce n’était pas de la préméditation, alors cela restait tout de même de l’imprudence, ou de la démence, la troisième voie, ça aussi c’est une possibilité, peut-être la plus vraisemblable… Attendez un peu d’être confronté à l’expert, l’expert attaché à l’asile de Samonig, le conseiller Neubauer, Oskar Neubauer, vous en perdrez l’ouïe et la vue… Un homme redouté, cet expert, et d’une laideur et d’une corpulence – il n’a pas de cou, vous comprenez ? Sa face empâtée passe directement, sur de vagues épaules, vers son corps obèse, vers la graisse qui n’a plus ni miroir ni scène, ainsi que nous disons, nous les chefs de poste – d’une monstruosité, donc, telle que quiconque se tient devant lui ne supporte pas sa vue, et que chacun essaie de l’éviter du regard jusqu’à ce que cet expert invite le délinquant à le regarder en face – et cela suffit pour que le pauvre ait perdu… Cet épisode, vous le vivrez. Pardon, vous y survivrez, alors méditez bien ce que vous allez déclarer dans les pages suivantes. J’écoute. Je note :


Extrait de : Le Pâtre sur le rocher, traduit de l’allemand par Bernard Banoun (inédit en français).

© Werner Kofler _ 9 avril 2018

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