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Kafka et le théâtre yiddish (5)

chaque dimanche, un nouveau texte dans la bibliothèque Kafka

Gérard-Georges Lemaire | « Il faut que tu le saches, il tourne de plus en plus mal, hier on l’a vu au théâtre juif »

C’est au cours de l’hiver 1912 que la compagnie de Löwy plie bagages pour aller à Berlin. Kafka continue à correspondre avec Löwy. Il tente même de convaincre sa fiancée, Felice Bauer, d’aller voir un de ses spectacles. Il reçoit quelques mois plus tard une lettre de Vienne où Löwy lui dit qu’il est dans une mauvaise posture et désespéré. Il le revoit rapidement à Budapest. Là, il essaye de le persuader de rédiger ses mémoires. Comme Löwy ne se montre pas disposé à le faire, il lui propose de prendre note de ses propos et ensuite de les mettre en forme en vue d’une éventuelle parution. Au bout du compte, il ne fait pas la biographie de Löwy, mais une étude abrégée sur le théâtre yiddish, pas plus longue qu’un article de revue. C’est une réflexion sur la familiarité avec le yiddish et la relation intime qu’il a pu avoir avec le théâtre lié à cet idiome.
Il y rapporte une anecdote qui met en situation son père, excédé par tout cela et qui en fait part à sa femme : « Il faut que tu le saches, il tourne de plus en plus mal, hier on l’a vu au théâtre juif », et, en se tournant vers son fils, lui dit avec peine et incompréhension : « Mon enfant, songes-y, cela te mènera loin, très loin » ». Et Kafka de produire cette chute à double sens : « [ …] et il a eu raison. » En quoi, peut-on se demander ? Il est certain que cette découverte du théâtre des Juifs d’Europe orientale a eu une incidence fondamentale sur sa manière d’écrire car elle lui a permis de développer ce qui est déjà présent dans ses textes – une manière de synthétiser une personnalité en quelques coups de crayon et une gestuelle exagérée. Ce rapport si fort avec les pièces de ce répertoire lui suggère d’ailleurs une méditation sur la spécificité de sa démarche : « Mon goût pour l’imitation n’a rien de ce que fait le comédien, il lui manque avant tout la continuité, je suis incapable d’imiter dans toute leur ampleur les choses grossières caractéristiques au premier coup d’œil, les tentatives que j’ai faites dans ce sens ont toujours échoué, elles sont opposées à ma nature. En revanche, j’ai un goût prononcé pour l’imitation des détails, dans le grossier… »
Il prolonge cette comparaison en traitant du problème des acteurs qui imitent et qui imitent trop. Le théâtre yiddish, par son caractère outrancier, lui a apporté, d’une part, la révélation d’une identité, qui le pousse désormais à s’en rapprocher (mais sans vraiment y parvenir, ou en ne l’atteignant que par défaut, d’une manière différée, à travers les femmes qui ont eu une place déterminante dans son existence), et, de l’autre, la pleine conscience de ce qu’il peut – et de ce qu’il ne peut pas – réaliser en littérature.


Nouvelle traduction et commentaire du texte sur l’imitation cité plus haut :

Journal de Kafka (IV, 81) : Mon besoin d’imiter n’a rien d’un jeu d’acteur

© Laurent Margantin _ 22 avril 2018

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