Oeuvres Ouvertes

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Roman national (2)

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Je me souviens que la première fois que je suis allé place Beauvau, la puanteur qui y régnait m’a paru insupportable. Mon père, lui, ne sentit rien. Je crus qu’en entrant dans les bureaux du ministère de l’Intérieur j’échapperai à la puanteur, mais ce ne fut pas le cas : ça puait aussi dans les bureaux, et même plus fort encore. Je dus vivre pendant cinquante ans dans la puanteur de la place Beauvau sans jamais m’y habituer. Je tourne en rond dans ma chambre, je peux tourner en rond comme ça pendant des heures, puis quand j’en ai assez de tourner en rond dans ma chambre je sors à nouveau dans le couloir, je marche dans le couloir en jetant un coup d’œil dans les chambres dont les portes sont ouvertes, ce qui est assez fréquent ici, car beaucoup de pensionnaires occupent leurs journées à regarder les gens qui passent dans le couloir. « Delafouche ! Si avec un nom pareil vous ne faites pas une belle carrière à l’Intérieur ! » me lança le chef de service le jour où je me présentai pour la première fois dans son bureau. Et comme j’avais l’air surpris, il me parla de son maître, Joseph Fouché, ministre de la Police sous le Directoire, le Consulat et l’Empire. « Sans Fouché, nous ne serions tout simplement pas là ! Il a tout inventé, et les ministres de l’Intérieur français venus après lui ne sont que ses continuateurs ! » Pendant ses loisirs, Corbillon, un petit être à l’apparence ignoble que j’ai détesté pendant cinquante ans de ma vie, écrivait une biographie de Fouché et savait donc tout du personnage. Certains jours, il lui arrivait de dire qu’il était « possédé » par Fouché. « C’est formidable, on n’en a jamais fini avec tous ses crimes ! Mitterrand a sans doute beaucoup étudié Fouché. Sans Fouché, il n’y aurait pas eu Mitterrand. » Et sans Mitterrand, il n’y aurait pas eu Sarkozy. Sarkozy a sans doute beaucoup étudié Mitterrand, qui avait lui-même beaucoup étudié Fouché. Tout se tient. Tous ces êtres abominables sont reliés entre eux. Tous ces ministres de la Police font partie de la même communauté de crapules, cela ne fait aucun doute. Ils sont tous immondes individuellement, mais il faut les prendre comme un ensemble. J’ai développé cette méthode au fil des années à l’Intérieur. Quand je passe dans le couloir, certains pensionnaires tournent la tête pour me regarder passer, d’autres n’ont pas besoin de tourner la tête car ils occupent leur journée à attendre que quelqu’un passe dans le couloir et ont donc la tête constamment tournée vers le couloir.


Sommaire du Roman national

© Sylvain Dammertal _ 12 juillet 2018

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