Oeuvres Ouvertes

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Roman national (3)

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Tout petit déjà Pasqua avait le goût du meurtre. Il avait commencé par les sauterelles. Il en attrapait tous les jours une dizaine qu’il enfermait dans une grosse boîte d’allumettes avant de leur arracher les pattes et les ailes et de les écrabouiller entre ses doigts. Le soir venu, il consignait tous ses crimes dans un beau cahier Clairefontaine que sa mère lui avait offert. Tous les jours, une dizaine de sauterelles, mais ce n’était que le début. Ensuite il passa aux grenouilles qu’il capturait dans un étang près de chez lui. Tous les matins, Pasqua petit enfant allait poser ses pièges en sifflotant. Quand il en avait capturé un bon nombre, il passait sa journée à leur infliger les sévices les plus terribles. Et chaque soir, il consignait tous ses crimes dans son beau cahier Clairefontaine. Mais bientôt, sauterelles et grenouilles ne suffirent plus. Armé d’une bêche, il s’essaya au meurtre de chiens et de chats, mais se lassa assez vite. Ces meurtres d’animaux, c’était toujours la même chose, ça ne durait pas assez longtemps. Il fallait passer à autre chose, il fallait passer aux humains. Il n’avait que six ans quand il imagina une organisation secrète dont il serait le cerveau et qu’il avait baptisée « Empire du crime » en hommage à Fritz Lang. Ce n’est que bien des années plus tard, en 1959, qu’il fonda le SAC. A l’Intérieur, j’étais aux premières loges pour assister aux activités criminelles de Pasqua et de tous ceux qui l’avaient précédé et qui lui succéderaient. Même si je n’étais pas actif dans un service spécialisé dans les crimes politiques ou autres, je savais ce qui se tramait. Corbillon était tellement bavard qu’il finissait par tout nous raconter à l’heure du déjeuner. Je regarde la roseraie de loin, mais je n’y vais pas, par crainte de rencontrer Dunoyer. Je sors une nouvelle fois sur le perron, hume le parfum des roses de loin, mais je ne marche pas jusqu’à la roseraie. Le simple fait de croiser Dunoyer et d’échanger un salut avec lui me gâcherait la journée. Alors je finis par remonter dans ma chambre, après un bref passage par la « salle de convivialité » où, à cette heure matinale, quelques pensionnaires sont déjà regroupés autour de l’abreuvoir comme les vaches dans le pré d’à côté.


Sommaire du Roman national

© Sylvain Dammertal _ 12 juillet 2018

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