Oeuvres Ouvertes

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Roman national (6)

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Mon premier jour à l’Intérieur, j’avais eu beaucoup de mal à trouver le tout petit service où j’allais faire l’ensemble de ma carrière. Les personnes que j’avais croisées dans les couloirs du rez-de-chaussée en connaissaient à peine l’existence. « Le service des disparus ? », avais-je demandé plusieurs fois, la voix tremblante car je craignais d’arriver en retard à ma CONVOCATION, oui, c’est le mot qui était frappé en grosses lettres rouges sur l’enveloppe que j’avais reçue du ministère de l’Intérieur. On m’avait conseillé de monter jusqu’au dernier étage du bâtiment, auquel j’avais accédé par un escalier étroit. J’étais arrivé assez vite en haut de cet escalier, poussé par la puanteur insoutenable du ministère (des rats crevés quelque part, m’étais-je dit). Au dernier étage, j’avais fini par découvrir une porte tout au bout d’un couloir sombre au plafond de plus en plus bas. Je me souviens avoir frappé plusieurs fois avant qu’une voix – sans doute celle de Fichieux, car Corbillon ne répondait jamais quand on frappait à la porte – m’ordonne d’entrer. La première chose que j’ai vue en entrant dans le petit bureau, c’est le portrait de Fouché au-dessus de Corbillon, puis j’ai baissé les yeux vers Corbillon que je voyais pour la première fois, un petit être ignoble aux longs bras étendus sur son bureau comme les tentacules d’une pieuvre, sa tête longiligne et osseuse aux gros yeux de poisson qui me fixaient comme s’il avait eu en face de lui une bête étrange, un nouvel employé dans son service ! Dès cette première rencontre, il fut clair que j’allais détester Corbillon le restant de mes jours. Je ne vais plus à la roseraie mais j’observe Dunoyer et je pense souvent à lui. Dunoyer passe ses journées à chercher du crottin de cheval dans la nature environnante, il en ramène tous les jours et le dépose au pied des rosiers de la roseraie. Je ne sais pas comment il fait pour trouver tout ce crottin de cheval étant donné qu’il n’y a pas de chevaux dans les environs, en tout cas je n’en ai jamais vu aucun lors de mes promenades. Les couloirs puants du ministère, l’escalier étroit menant au dernier étage, étage le plus sombre du bâtiment, le bureau où j’allais m’installer bientôt, tout cela m’avait profondément dégoûté, j’avais eu aussitôt envie de vomir. Tous les jours qui ont suivi, tous les jours de ma longue carrière au ministère je n’ai cessé d’avoir envie de vomir, et c’est peut-être cette envie de vomir tout au long de ces cinquante années qui m’a gardé en vie. Sans cette envie de vomir quotidienne, sans doute n’aurais-je pas tenu tout ce temps à l’Intérieur. Encore aujourd’hui, il m’arrive d’avoir envie de vomir rien qu’en pensant à la puanteur du ministère.

© Sylvain Dammertal _ 13 mai 2018

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