Éditions Œuvres ouvertes

Roman national (7)

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Partout, Papon avait ébloui ses supérieurs hiérarchiques par son sens de l’organisation. On lui commandait un convoi de cinquante juifs pour Drancy, et le lendemain le convoi était parti après une rafle matinale dans Bordeaux. Partout, d’abord à la préfecture de la Gironde, puis deux ans plus tard au ministère de l’Intérieur, ses chefs ne tarissaient pas d’éloges à son propos. A Bordeaux comme à Paris, les policiers qui avaient servi sous ses ordres voyaient en lui un père protecteur, toujours à l’écoute de leurs doléances, inquiet de leurs moindres souffrances. Ils ne rêvaient que de mieux pouvoir le servir. « Papa – Papon – Patrie » étaient les maîtres-mots de la police autant sous Vichy que sous la Cinquième République. Quand les policiers reçurent l’ordre d’exécuter les Algériens qui manifestaient dans Paris et de jeter leur corps dans la Seine pendant la fameuse nuit du 17 octobre 1961, tous étaient à leur poste, prêts à agir, aucun ne manquait à l’appel. Papon avait été aussi efficace avec les juifs qu’avec les Algériens, il savait organiser des convois et des assassinats à n’importe quelle heure du jour et de la nuit, dans n’importe quelles conditions. Il ne semblait jamais dormir, au service de l’Etat vingt quatre heures sur vingt quatre. Quand je fus nommé à l’Intérieur, tous les chefs de service avaient encore un portrait de Papon dédicacé dans un tiroir de leur bureau, portrait qu’ils sortaient de temps en temps pour y poser en cachette un baiser passionné. Des années après son départ de la préfecture de Paris, Papon était encore présent dans toutes les mémoires et dans tous les cœurs, telle une icône de la sécurité nationale. Ministre de l’Intérieur, Valls rêvait d’avoir un Papon à son service capable d’organiser des convois de Roms en quelques heures. A propos des réfugiés de Calais, Valls ne cessait de répéter : « Ah, si Papon était là, le problème serait réglé depuis longtemps ! ». C’est sans doute l’esprit de Papon, planant partout dans nos bureaux, qui a poussé Valls à porter un manteau gestapiste, ce qui était très exagéré, car on n’avait jamais vu Papon en uniforme de la Gestapo. Sans doute Valls avait-il été plutôt influencé par Brasillach amateur de l’uniforme allemand, mais c’est une question trop complexe pour qu’on puisse lui trouver une réponse définitive.


Sommaire du Roman national

© Sylvain Dammertal _ 12 juillet 2018

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