Éditions Œuvres ouvertes

Roman national (8)

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Il est probable que Dunoyer se fasse livrer secrètement du crottin de cheval, il est probable qu’il se fasse livrer le crottin de cheval dans un endroit discret, pas ici devant tous les pensionnaires, mais à l’écart de notre résidence, au bord de la nationale par exemple. Voir Dunoyer en train de déposer son crottin du jour au pied de chaque rosier est écœurant, rien n’est plus écœurant que cette vision quotidienne qui me donne la même envie de vomir que jadis au ministère. Pasqua est-il coupable du meurtre de Malik Oussekine ? Oui. A l’âge de neuf ans, le petit Pasqua confectionnait des figurines de voltigeurs en bois, soit deux policiers montés sur une moto tout-terrain miniature, le premier pilotant l’engin, le second se servant d’une petite matraque également en bois. Pendant que les autres enfants jouaient avec des soldats de plomb, le petit Pasqua, lui, s’amusait à faire circuler ses voltigeurs dans les rues d’une ville en carton-pâte, manipulant le bras qui tenait la matraque pour frapper des manifestants en pâte à modeler. Des années plus tard, une fois devenu ministre de l’Intérieur, il chargea son complice Pandraud de remettre en service une équipe de voltigeurs dans la capitale, et sautillait de joie comme un gamin à chaque fois qu’ils venaient parader dans la cour du ministère en faisant pétarader le moteur de leurs machines. Oui, c’est bien Pasqua qui est coupable du crime de Malik Oussékine, cela ne fait aucun doute. A chaque manifestation qui tournait au vinaigre, Pasqua se frottait les mains en ordonnant de « lâcher les chiens ». Je revois encore la jubilation qu’éprouvait Pasqua quand il prononçait ces mots dans son lourd accent méridional : « Allez, on lâââche les chiiiens ». Malik Oussekine était un jeune homme inoffensif, pas du tout à un casseur, mais il était maghrébin, raison suffisante pour le tabasser, comme si les voltigeurs avaient cru que Papon était leur ministre de l’Intérieur, et non Pasqua. Mais Papon ou Pasqua, c’était du pareil au même pour les voltigeurs. Quelques-uns avaient sans doute commencé leur carrière à la Police sous Papon et l’avaient poursuivi sous Pasqua, ils la finiraient sous Chevènement et passeraient leur retraite à regretter leurs rallyes nocturnes de voltigeurs à travers les rues de la capitale. La belle camaraderie des voltigeurs, la joyeuse fraternité des assassins ! Les premiers temps à la résidence, j’avais parlé à Dunoyer, nous avions fait connaissance à la roseraie, mais à présent je ne le supporte plus lui et son numéro quotidien à la roseraie. Il m’arrive même de fermer les volets de ma chambre et de rester dans le noir en attendant que Dunoyer ait fini de faire le tour des rosiers auxquels il dit des mots doux prodigieusement insupportables tout en déposant son crottin de cheval à leur pied. Oui, Pasqua est bien coupable du meurtre de Malik Oussekine, cela ne fait aucun doute. Mais pourquoi Papon n’a-t-il jamais été ministre de l’Intérieur ? Avec lui ministre, on aurait jeté Malik Oussekine à la Seine et on n’en aurait plus parlé. Personne n’aurait été embêté pour cela, car jeter un Arabe à la Seine de plus ou de moins quelle importance (« Et d’ailleurs personne ne connaît le chiffre exact », me disait Corbillon en affichant son ignoble sourire dès qu’il abordait cette question, sans jamais mentionner la date du 17 octobre 1961, comme si la police française avait jeté des Arabes dans la Seine tous les jours). Les premiers temps à la résidence, j’avais parlé tous les jours avec Dunoyer, nous avions fait connaissance à la roseraie et nous avions pris l’habitude de nous y retrouver en fin de matinée, lui chargé de son crottin de cheval qu’il était allé récupérer dans je ne sais quelle écurie des environs (car il devait bien y avoir une écurie quelque part où il s’approvisionnait, non, c’était impossible qu’on lui eut livré son crottin de cheval, cette hypothèse ne tenait pas debout, il se fournissait évidemment à une écurie des environs). Mais très vite son petit rituel m’avait irrité. Aujourd’hui je ne supporte même plus d’entendre son bavardage au loin quand il vient déposer son crottin au pied des rosiers, je ferme les volets, je me bouche les oreilles. La voix de Dunoyer m’est insupportable, qu’il parle à ses rosiers ou qu’il s’adresse aux autres résidents. Ma rupture avec Dunoyer s’est produite très vite, en à peine quelques jours, là-bas, à la roseraie.


Sommaire du Roman national

© Sylvain Dammertal _ 12 juillet 2018

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