Oeuvres Ouvertes

depuis 2000

Roman national (11)

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De temps en temps, quand j’arrivais à contrôler un peu mon dégoût, je griffonnais sur une feuille de papier posée à côté de la pile de dossiers que Corbillon m’avait donnés à lire. Comme Fichieux, j’étais désormais équipé d’une plume en acier et d’un encrier, et, sans faire attention, sans même regarder, je griffonnais sur cette feuille de papier. Ce n’est qu’au bout de quelques minutes que je tournai mon regard vers la feuille et que j’y vis une tête. Sans le faire exprès, j’avais dessiné une tête sur le papier, ou plutôt cette tête que je reconnus aussitôt était sortie du papier, oui, c’est comme cela que je vécus la chose, comme une apparition dont je n’étais pas responsable, ou bien uniquement ma main droite. Cette tête, c’était celle de Mitterrand bien sûr, cela ne faisait aucun doute, c’était bien lui. Je ne l’avais vu que dans les journaux, je ne l’avais jamais rencontré dans les couloirs du ministère, mais la ressemblance était parfaite, le dessin involontaire était tout à fait réussi : ce sourire matois, ces yeux de séducteur, le chapeau haut de forme sur la tête car Mitterrand consacrait une bonne partie de sa vie à des mondanités, tout le personnage était là, dans ces quelques traits tracés sans même regarder. Ce n’était pas moi qui avais fait ce portrait de Mitterrand, non, j’en aurais été bien incapable (je n’avais jamais dessiné de ma vie), d’autres forces étaient à l’œuvre, et comme je venais de passer plusieurs jours à souffrir de la puanteur du ministère, je ne pouvais expliquer l’apparition de la tête de Mitterrand sur le papier que par l’odeur pestilentielle qui régnait dans tous les bureaux. Je me disais donc que ce n’était pas moi mais la puanteur qui avait dessiné Mitterrand si parfaitement.Tiens, on découvre qu’Audiard, un maître de l’humour franchouillard, a publié des textes antisémites sous l’Occupation. C’est dans le journal d’aujourd’hui, à côté de Collomb nommé à l’Intérieur, voilà qui n’est pas un hasard. L’antisémite d’hier et le chasseur de migrants d’aujourd’hui font bon ménage. Tout en lisant l’article je regarde dehors, vers la roseraie, Dunoyer n’est toujours pas apparu ce matin, chargé de son sac plein de crottin de cheval. Tout en lisant le journal dans la « salle de convivialité », j’attends Dunoyer. C’est comme ça tous les matins. Je me souviens maintenant, ce n’est pas à la roseraie que j’ai vu Dunoyer pour la première fois. Non, c’est au réfectoire, c’est là que j’ai vu Dunoyer pour la première fois, et pas à la roseraie. Mais jadis, au réfectoire, nous ne nous sommes pas adressé la parole, et j’ignore s’il m’a vu. Moi je l’ai vu. J’étais assis à une table proche de la sienne, il était entouré par ses fidèles et pérorait sans fin, il m’avait paru insupportable. Dunoyer est un type obèse, il n’était pas assis comme les autres, il trônait au milieu de la salle, ses énormes cuisses prenaient toute la place sous la table, ses énormes bras étaient toujours en mouvement pour attraper les plats qu’on apportait de la cuisine. Le roi Dunoyer était toujours le premier à se servir, et c’est lui qui servait ensuite les autres personnes assises à sa table. Ce n’était pas à cause du crottin de cheval, mais Dunoyer, même à quelques mètres, et malgré les roses qu’il soignait, dégageait un peu de la puanteur de l’Intérieur, j’en fus surpris dès notre première rencontre. Mais je n’arrive pas à détacher mon esprit de l’article sur Audiard que je viens de lire. Dans l’un de ses textes publiés pendant la guerre, il étrille Joseph Kessel, qualifié de « petit youppin ». Tout ce qu’il a écrit à l’époque est traversé par un antisémitisme violent, radical. Ce que ne racontent jamais les journaux, c’est que de nombreux Français nostalgiques du maréchal Pétain parlent encore des « youppins » quand ils sont ensemble. Ce sont les mêmes qui, aujourd’hui, se plaignent en public de la présence des Arabes sur le sol national, sans doute parce qu’ils ne peuvent plus attaquer les Juifs à visage découvert, comme jadis sous l’Occupation. La majorité des Français sous Vichy étaient antisémites, mais heureusement ils n’écrivaient pas tous dans la presse et les revues, sinon les archives déborderaient d’écrits antisémites.

© Sylvain Dammertal _ 13 mai 2018

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