Oeuvres Ouvertes

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Roman national (12)

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C’est dans les tout premiers jours à l’Intérieur que je commençais à dessiner, ou plutôt c’est ma main qui dessinait, et pendant qu’elle dessinait je continuais à m’occuper des dossiers que Corbillon nous avait balancés. Ma main droite dessinait des têtes pendant que ma main gauche tournait les pages et annotait certains documents. Plus tard, je compris que le dessin m’avait permis d’endurer l’insoutenable puanteur qui régnait partout au ministère. Certes, c’est la puanteur elle-même qui dessinait à travers moi, mais dans le même temps chaque tête dessinée absorbait la puanteur environnante, oui, c’est ainsi que je vivais ce phénomène. Si ma main avait commencé à dessiner Mitterrand, c’était pour tenter d’absorber la puanteur mitterrandienne qui avait envahi l’Intérieur, c’était pour m’en libérer, et en effet je me sentais un peu mieux au fur et à mesure qu’elle couvrait les feuilles de papier de croquis de plus en plus élaborés. Bientôt, ce ne furent plus simplement des têtes qui apparurent sur le papier, mais des corps, des personnages, des situations. Je n’étais pas maître de ces dessins et de ce qu’ils représentaient. Mitterrand y était toujours présent, mais les situations variaient de dessin en dessin, me surprenant à chaque fois. C’était souvent de petites scénettes grotesques, certaines m’amusaient, d’autres moins car elles étaient plus dramatiques. C’était des espèces des visions comme celles qui me traversent constamment aujourd’hui, sans que je n’aie plus besoin de dessiner. Chaque matin, Mitterrand plaçait sous son nez les poils blancs de sa brosse à dents avant d’entonner « Maréchal nous voilà » en se regardant dans le miroir – ce qui l’amusait beaucoup et le mettait de bonne humeur pour le restant de la journée. A la messe dominicale, il baisait la main du prêtre en songeant au jour où, à Vichy, il avait baisé celle de Pétain. C’était un souvenir merveilleux qui, même à 80 ans, le bouleversait jusqu’au tréfonds de son âme. Il se rappelait chacune des larmes qu’il avait versées au moment de poser ses lèvres sur la main jaune du Maréchal. A la fin de sa vie, Mitterrand, malade, passait des journées entières à se remémorer les moments qu’il avait passés à ses côtés, en parfaite symbiose avec sa pensée et son action. Il avait été meurtri d’avoir dû cesser de faire fleurir sa tombe à l’île d’Yeu, sous la pression de ces « chiens de journalistes », une formule qu’il avait toujours employée, bien avant l’acte désespéré de l’un des siens. Dessin après dessin, indépendamment de ma volonté, la vie crapuleuse de Mitterrand défilait sur le papier. Quand j’avais fini un dessin, je froissais la feuille en une boule que je jetais dans la corbeille qui se trouvait près de ma table, et je passais au suivant. Décidément, cet article sur Audiard l’antisémite va m’occuper toute la journée. Quand les gens instruits et cultivés écrivaient des propos orduriers sur les Juifs, ils cherchaient avant tout à plaire à leurs lecteurs eux-même antisémites. Comme aujourd’hui les gens instruits et cultivés qui crachent sur les populations d’origine arabe cherchent à plaire à leurs lecteurs eux-mêmes racistes. Ces gens instruits et cultivés, antisémites hier, racistes aujourd’hui, sont issus des mêmes groupes sociaux et souvent des mêmes familles. Les Français jadis antisémites sous Vichy ont su enseigner de nouvelles formes de racisme à leurs enfants. Les Français ont besoin de la xénophobie pour vivre, ça les stimule, ça les aide à vivre et à trouver un sens à leur vie de Français. Ils appellent ça « l’identité française ». Pendant la guerre, ils ont eu un grand dialoguiste populaire pour leur fournir quelques expressions nécessaires à leur identité de Français antisémite : les « juifs, métèques, margoulins » (c’est dans l’article du journal) se caractérisaient par leur « veulerie suante » et une « odeur de chacal ». Oui, c’est du Audiard, pas de doute, du vrai Audiard pétainiste qui parlait aux Français pétainistes, la majorité des Français. Mais après guerre, les cris et les insultes se sont volatilisés, plus d’autres traces que les écrits, souvent enfouis dans d’obscures archives. Tout le monde oublia les cris et les insultes contre les Juifs. Sauf moi, Delafouche. Je n’oublie jamais rien, c’est une vraie maladie. Je n’ai jamais rien oublié. Je n’ai pas oublié par exemple que c’est au réfectoire que j’ai vu Dunoyer pour la première fois, et non à la roseraie. Le roi Dunoyer trônait là au milieu de ses fidèles. Au déjeuner, tous les pensionnaires se dépêchaient de descendre au réfectoire pour pouvoir s’asseoir à côté de Dunoyer. Cette première vision de Dunoyer m’avait révulsé. À la roseraie, quelques jours plus tard, j’avais découvert un tout autre homme que je n’avais pas aussitôt associé avec celui du réfectoire. Il était aussi gros mais son regard était doux et bienveillant. Certes, il émanait de lui un peu de la puanteur de l’Intérieur, mais comme je la retrouvais chez nombre de mes semblables, je ne me méfiais pas.


Sommaire du Roman national

© Sylvain Dammertal _ 12 juillet 2018

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