Oeuvres Ouvertes

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Roman national (17)

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Les premiers jours que je passais Place Beauvau, puis les premières semaines et les premiers mois, je ne pouvais m’empêcher d’observer Corbillon avec la même intensité que Collomb dans son manteau de la police vichyssoise. La peau de ses mains posées sur le bureau, à la fois translucide et parsemée de taches brunes, me dégoûtait plus que tout, et pourtant je m’obligeais à la contempler pendant de longues minutes, jusqu’à ce que l’envie de vomir me force à quitter la pièce pour me précipiter dans les toilettes. Même le crâne gris de Fichieux ne produisait pas cet effet. Les mains de Corbillon, c’était celles de Fouché dans le tableau au-dessus de lui, cela ne faisait aucun doute, j’avais passé beaucoup de temps à les comparer, comptant le même nombre de taches brunes sur chacune des mains des deux hommes. Penché à présent sur la photo de Collomb dans son manteau de collaborateur, je constate que ses mains à la peau également translucide et parsemée de taches brunes sont exactement les mêmes que celles de Corbillon et par conséquent de Fouché ! Les mains de Mitterrand, surtout vers la fin de sa vie, étaient identiques, j’ai fait agrandir certaines photos, j’ai compté toutes les taches brunes et suis arrivé au même nombre de taches brunes que celles que j’avais comptées chez Corbillon, chez Fouché et que je viens de compter chez Collomb. Tout cela ne peut pas être le fruit du hasard. Autre observation qui confirme la réalité du phénomène : Poniatowski, ministre de l’Intérieur de Giscard dans les années 70. Même nombre de taches brunes sur des mains à la peau translucide, mais quelque chose s’est produit chez lui que je n’ai pas observé chez les autres (je serai d’ailleurs attentif concernant Collomb qui vient d’arriver Place Beauvau) : une espèce de prolifération de taches brunes sur les mains entre son arrivée Place Beauvau et son départ. Je suis formel, j’ai plusieurs photographies datées qui attestent de ce phénomène que je n’ai pas observé chez les autres. En l’espace de quelques années à l’Intérieur, les taches brunes ont proliféré sur les mains de Poniatowski. Après Mitterrand, Poniatowski a été sans conteste le ministre de l’Intérieur le plus ignoble de la Cinquième République. J’ai souffert physiquement de Poniatowski comme d’aucun autre ministre de l’Intérieur. Après plusieurs années Place Beauvau, je ne m’étais pas débarrassé de la nausée qui s’était emparée de moi dès le premier jour. Je continuais à éprouver quotidiennement une forte envie de vomir dès que j’entrais à l’Intérieur, envie de vomir qui ne me quittait pas tout au long de la journée. Je continuais également à aller régulièrement aux toilettes, poussé par une soudaine envie de vomir qui pouvait me prendre à tout moment de la journée. Souvent je ne parvenais même pas à vomir, l’envie de vomir s’estompait une fois que j’étais devant la lunette de toilette, mais la nausée ne me quittait jamais vraiment tout au long de la journée, et les dessins que je réalisais en cachette de Corbillon et de Fichieux – qui d’ailleurs ne s’intéressaient pas du tout à ce que je pouvais faire –, mes dessins, sans aucun doute, contribuaient à aggraver mon état nauséeux, car à chaque apparition sur le papier je me sentais soudainement plus mal et devais me rendre aux toilettes. Mon état s’aggrava encore un peu plus quand Poniatowski fut nommé à l’Intérieur. Le seul nom de Poniatowski produisait un effet extrêmement violent sur moi. Il suffisait que Corbillon le prononce pour que je sente la nausée s’emparer de tout mon être. Le seul nom de Poniatowski me donnait envie de vomir et je devais me lever aussitôt pour courir aux toilettes où je vomissais sans retenue. Le seul nom de Poniatowski provoquait chez moi une nausée d’une puissance que je n’avais jamais connue, il suffisait qu’on le prononce à côté de moi ou que je le prononce moi-même – ce que j’évitais évidemment – pour que j’aie aussitôt envie de vomir. Les gens disaient normalement « Ponia » plutôt que Poniatowski, mais même le petit nom apparemment inoffensif de « Ponia » avait sur moi l’effet d’un puissant vomitif. Encore aujourd’hui, je ne me sens pas très bien quand je prononce le nom de Poniatowski ou simplement « Ponia », l’un et l’autre provoque chez moi un haut-le-cœur, je me sens tout à coup nauséeux, même si l’homme est mort depuis longtemps. Le nom de Poniatowski est le seul nom de ministre de l’Intérieur qu’il me suffisait de prononcer pour ressentir aussitôt une irrépressible envie de vomir, et encore aujourd’hui je dois faire attention. Poniatowski était un être abject à tous les points de vue. Certes, Mitterrand était également un être abject, et sans doute même plus abject que Poniatowski, mais Mitterrand savait dissimuler son abjection, tandis que Poniatowski affichait la sienne aux yeux de tous, sans aucune vergogne, et même avec fierté. Je n’ai jamais connu aucun autre homme qui ait affiché son abjection avec autant de fierté que Poniatowski. Tout, chez lui, était abject. Son visage épais et laid d’homme d’Etat issu de la noblesse polonaise était abject. Sa façon de parler était abjecte, infâme et abjecte. Avant même que Poniatowski ait commencé à parler, on savait que ce qu’il allait dire serait abject, plus abject que tout ce qu’on avait jamais entendu. Poniatowski est l’un des premiers hommes politiques de la droite classique qui se soit revendiqué d’extrême droite, bien avant d’autres. C’est Poniatowski qui, avant même la percée de Le Pen dans les années 80, a assumé la brutalité de l’idéologie d’extrême droite au plus haut niveau de l’Etat. Il y a certaines déclarations de Poniatowski qui sont parmi les plus abjectes de la Cinquième République. L’abjection de Poniatowski a atteint des sommets inégalés.

© Sylvain Dammertal _ 13 mai 2018

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