Oeuvres Ouvertes

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Roman national (18)

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Dunoyer a quelque chose de cette abjection quand il est assis au réfectoire au milieu de ses fidèles. C’est d’ailleurs sans doute à cause de Dunoyer que je repense à Poniatowski, ce qui ne m’était pas arrivé depuis longtemps. Dunoyer a aussi des taches brunes sur les mains, mais je ne suis jamais parvenu à les compter, n’ayant jamais été assis à côté de lui pendant les repas. Dunoyer m’a invité plusieurs fois à m’asseoir à sa table, mais j’ai toujours décliné son invitation. A la roseraie, j’ai tenté de compter les taches brunes sur les mains de Dunoyer, mais sans succès là aussi, car Dunoyer ne cessait de se servir de ses mains pour tirer le crottin de son sac qu’il disposait méticuleusement au pied des rosiers, ou bien gesticulait continuellement lorsqu’il discutait avec moi. Oui, c’est sans doute à cause de Dunoyer – qui lui ressemble un peu physiquement, même corpulence, même expression d’arrogance princière quand il est au réfectoire – que je repense à Poniatowski avec un léger sentiment de nausée. Mais comment pourrais-je oublier l’abjection de Poniatowski ? Poniatowski a envoyé l’armée en Corse et ordonné l’assaut contre des indépendantistes cachés dans une cave viticole à Aléria, deux gendarmes sont morts au cours des combats. Poniatowski a toujours été prêt à sacrifier ses hommes au nom de l’Etat, et tout ce qui s’opposait à l’Etat pouvait être éliminé, cela ne lui posait aucun problème. C’est Poniatowski qui a inventé la célèbre formule : « Il faut terroriser les terroristes », et non Pasqua. Dans les années 80 et 90, il a soutenu à plusieurs reprises des accords électoraux entre la droite dite républicaine et le FN. Poniatowski est l’incarnation même de l’extrémiste de droite déguisé en « républicain », l’envie de vomir me reprend rien qu’en me remémorant quelques-uns de ses méfaits. C’est Poniatowski qui a donné l’idée à d’autres animaux politiques de la droite dite républicaine et même de la gauche dite républicaine d’aller chasser sur les terres de l’extrême droite. Sans Poniatowski, des hommes dits de gauche comme Chevènement ou Valls ne seraient peut-être jamais devenus des républicains d’extrême droite. Oui, c’est Poniatowski qui a inventé le républicanisme d’extrême droite en France. Alain de Benoist, théoricien de la Nouvelle droite, a été l’un des nègres de Poniatowski. Mon père, qui était pourtant un homme de droite, un gaulliste, éprouvait une profonde aversion envers Poniatowski. Tout ce qu’il pouvait déclarer l’irritait profondément. Rien que sa voix l’insupportait. Comme moi, il avait saisi la profonde abjection du personnage et le danger qu’il représentait pour l’avenir du pays. Poniatowski était convaincu qu’un jour ou l’autre l’extrême droite reviendrait au pouvoir en France, et il ne cessait d’y travailler. Quand il rencontrait Mitterrand, il l’invitait à dévoiler enfin sa véritable identité politique : « Mais enfin François, tu as servi le Maréchal et tu lui voues encore un culte, tout le monde sait que tu es d’extrême droite ! Tu rendrais un grand service au pays en arrêtant de faire croire aux gens que tu es de gauche. Tu n’as jamais été de gauche, et tu le sais bien. Pour toi qui as été élevé dans la culture catholique la plus traditionnelle, le mot même de « socialiste » t’est en vérité insupportable, tu me l’as confié un jour. Combien de temps encore vas-tu jouer ce double jeu ? » Mitterrand écoutait en souriant légèrement l’ignoble Poniatowski qui transpirait à grosses gouttes, combien de fois déjà avait-il entendu ce même discours dans la bouche du « gros nazi polonais », comme il l’appelait devant ses proches ? Il arrivait que Corbillon, après de nombreuses heures passées à son bureau, plongé dans sa méditation sur l’œuvre et la vie de Fouché, se lève brusquement en prononçant toujours la même phrase : « Je vais faire un tour aux archives, souhaitez-moi bonne pioche ! ». Ni Fichieux ni moi ne réagissions, et c’est à peine si je levais la tête de la série de dessins qui m’occupaient à cet instant, tandis que Fichieux ne décollait pas sa truffe du dossier qu’il flairait avec avidité depuis plusieurs jours, toujours le même dossier jusqu’au moment où il se redressait brusquement et se mettait à l’arrêt, tête et museau tendus vers la porte, bras droit en avant, posture dans laquelle il pouvait rester pendant plusieurs minutes. Mais quand Corbillon prononçait la fameuse phrase par laquelle il annonçait qu’il descendait aux archives situées au sous-sol du ministère, Fichieux ne bougeait pas, et moi je l’entendais à peine. Je remarquais tout juste que la puanteur diminuait un peu pendant son absence, et que je respirais mieux. Sous son chapeau de paille, penché au-dessus de son sac rempli de crottin de cheval qu’il venait d’ouvrir, Dunoyer guettait mon arrivée à la roseraie. Je ne tardais pas à apparaître en général, chaque matin j’attendais le retour de Dunoyer posté à la fenêtre de ma chambre – fenêtre que je tiens à présent fermée, me cachant derrière les rideaux pour que Dunoyer ne me voie pas en train de l’observer –, posté à cette même fenêtre que je laissais ouverte alors, Dunoyer me voyait lui faire un signe de la main et savait que j’allais descendre aussitôt, il me tenait, me dis-je à présent, il savait parfaitement que j’allais venir le voir à la roseraie et qu’il exerçait sur moi un certain pouvoir, un pouvoir grandissant et toujours plus menaçant. Quand j’arrivais près de lui, Dunoyer se redressait et me toisait quelques secondes, enlevait son chapeau de paille et se courbait légèrement en me serrant la main, oui, se courbait, jamais personne ne s’était courbé devant moi, en étais-je flatté, bien sûr que non, je m’interrogeais juste sur ce geste que je ne le voyais faire avec personne d’autre.

© Sylvain Dammertal _ 13 mai 2018

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