Éditions Œuvres ouvertes

Roman national (19)

...

Après quelques heures, Corbillon revenait des archives souterraines du ministère les bras chargés de tout un paquet de vieux papiers quand la recherche avait été fructueuse. Il déversait son butin sur son bureau avec une telle jubilation qu’il ne pouvait s’empêcher de sautiller devant nous en faisant la liste à haute voix de tous les « trésors » qu’il avait dénichés. Quelques années plus tôt, Corbillon avait découvert que quantité de documents signés de la main de Fouché avaient été récupérés un peu partout et rassemblés dans les caves de la Place Beauvau, ce que tout le monde – y compris les historiens – ignorait. Mais comme personne ne s’était occupé de les répertorier, ils étaient dispersés dans quelques salles très mal éclairées, souvent cachés à l’intérieur de dossiers qui ne concernaient pas directement Fouché, ce qui compliquait évidemment les recherches. Les archives de l’Intérieur abritaient des dizaines de milliers de document classifiés, très peu de personnes y avaient accès, et Corbillon s’enorgueillissait évidemment de pouvoir y prospecter à volonté. Qu’avait-il donc fait pour obtenir cette autorisation, quels services avait-il pu rendre ? Il me fallut quelques années pour me rendre compte des pouvoirs qu’avait l’homme aux bras tentaculaires au sein de l’administration de la Police, ce que, de prime abord, ne laissait pas soupçonner sa vie de reclus méditatif et fanatique dans l’un des services les moins connus et les plus difficiles d’accès du ministère (au point que de nombreux de ses employés en ignoraient même l’existence, comme j’avais pu le constater lorsque j’y étais venu le premier jour). J’éprouvais évidemment un dégoût profond en voyant Corbillon jeter sur son bureau toutes ces paperasses crapuleuses qui dégageaient une telle puanteur que je devais aussitôt me précipiter aux toilettes. Corbillon avait commencé à faire ses recherches sur Fouché au moment où Mitterrand était arrivé à l’Intérieur, je ne pouvais m’empêcher d’établir un lien. Fouché – Mitterrand – Corbillon : le même nombre de taches brunes sur les mains, ce que j’ignorais toutefois à l’époque. Au fil des années, j’ai accumulé de nombreux indices me permettant de confirmer cette intuition initiale : il existe une parenté spirituelle entre ces trois individus, une même crapulerie les unit d’un siècle à l’autre, cela ne fait aucun doute. Ma méthode est toute empirique, basée entièrement sur l’observation : j’assemble patiemment les données les plus disparates tirées de l’expérience et l’association de ces données fait surgir des vérités générales parfois surprenantes. Je suis un scientifique dans l’âme, cela également ne fait aucun doute. De retour à son bureau, Corbillon se plongeait dans le tas de documents qu’il avait ramenés des archives. Après avoir saisi sa loupe d’un geste puissant et élastique du tentacule droit, il se mettait à déchiffrer chacun des documents couverts de l’écriture microscopique de Fouché. Corbillon éprouvait une véritable fascination pour sa période lyonnaise, il ne cessait de réunir des documents prouvant qu’il avait été le grand organisateur des tueries de masse qui avaient eu lieu dans la ville sous la Terreur. Un autre jour où il était allé prospecter dans les caves du ministère, je l’entendis sangloter et je vis que tout son corps était secoué par de petits tremblements nerveux, même Fichieux redressa la tête au-dessus de ses piles de dossiers pour regarder ce qui se passait. Nous n’avions jamais vu Corbillon dans un tel état. Debout au milieu de la petite pièce, il tenait une chemise en lambeaux entre ses mains, chemise dont il sortit un petit carnet qu’il nous montra (nous nous étions approchés de lui, conscients qu’il avait fait une découverte importante). « C’est incroyable, dit-il, regardez, Fouché a consigné toutes les exécutions qu’il a ordonnées, parfois jour après jour, en indiquant le lieu. « 4 et 5 septembre 1793, plaine des Brotteaux, 64 + 208 » : ces condamnés étaient attachés deux par deux à des cordes fixées à des arbres et on tirait sur eux avec des canons de l’armée républicaine chargés à mitrailles, il existe de nombreux témoignages à ce sujet, recueillis par les historiens. « Août-septembre 1793 : 74 prêtres. » Bien fait pour leur gueule ! Et là, vous avez une liste des guillotinés place Bellecour rien que pour le mois d’octobre 93, tout est chiffré à l’unité près ! » Corbillon feuilletait en jubilant le petit carnet jauni, il en baisa même certaines pages devant nous, les larmes aux yeux. Qu’est-ce qui poussait Fouché à tenir cette comptabilité macabre de son écriture difficilement lisible à l’œil nu, comme s’il avait veillé à consigner chacun de ses crimes tout en leur conférant une espèce d’invisibilité sur la page par la taille extrêmement réduite de chaque lettre pareille à un simple point ? Seule la loupe de Corbillon permettait en effet de transformer ces séries de caractères ponctiformes en des lettres ou des chiffres que l’historien pouvait ensuite interpréter. Des années plus tard, je me souviendrai du petit carnet criminel de Fouché en découvrant les cahiers Clairefontaine dans lesquels le jeune Pasqua avait consigné ses premiers crimes. J’en concluais alors que ces individus, unis par une espèce de loi muette et inconnue, tiraient un plaisir supplémentaire de leur activité criminelle à travers ces listes qu’ils établissaient quotidiennement, excités sans doute de vérifier que, mois après mois, année après année, ils progressaient sur la voie qu’ils avaient choisie, celle du crime d’Etat.


Sommaire du Roman national

© Sylvain Dammertal _ 12 juillet 2018

Un message, un commentaire ?

modération a priori

Ce forum est modéré a priori : votre contribution n’apparaîtra qu’après avoir été validée par un administrateur du site.

Qui êtes-vous ?
Votre message
  • Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.

  • Lien hypertexte

    (Si votre message se réfère à un article publié sur le Web, ou à une page fournissant plus d’informations, vous pouvez indiquer ci-après le titre de la page et son adresse.)