Œuvres ouvertes

Roman national (21)

...

Un jour – je travaillais déjà depuis plusieurs années Place Beauvau –, Corbillon remonta des archives en tenant une valise entre ses bras. Elle devait être lourde, car Corbillon était essoufflé d’avoir dû la porter jusqu’au dernier étage du bâtiment. « C’est pour vous, dit-il après l’avoir déposée devant mon bureau, connaissant votre haine de Mitterrand je me suis dit que cela devrait vous intéresser ». Je fus étonné par ces propos de Corbillon auquel je n’avais rien dit concernant Mitterrand et mes sentiments à son égard. Je m’étais toujours contenté d’en laisser apparaître la sinistre figure sur des feuilles de papier et d’aller aux toilettes quand je me sentais trop mal. Avait-il vu l’un de ces dessins ? J’en doutais fort, veillant à jeter chacun d’entre eux dans la corbeille à papier qui était posée juste à côté de mon bureau, corbeille qui était vidée tous les soirs par une femme de ménage avant que je quitte le bureau. Il me sembla plutôt que Corbillon avait quelque talent de télépathe, ce que j’avais déjà cru observer plusieurs fois par le passé lorsqu’il m’avait questionné tout à coup à propos d’un dossier que j’étais en train de traiter, abordant justement l’un des points qui m’occupait à cet instant précis. A chaque fois, j’avais cru au hasard, sauf ce jour-là à propos de Mitterrand, car il avait bel et bien dû lire dans mes pensées, pendant que je lisais moi-même dans les siennes concernant Fouché. Mais que pouvait donc bien contenir cette valise qui puisse m’intéresser ? Je la soulevai et la posai sur mon bureau. Avant de l’ouvrir, je l’examinai un instant : c’était une vieille valise en tissu marron, déchirée à plusieurs endroits, à la poignée cassée, ce qui expliquait que Corbillon ait eu tant de peine à la porter jusqu’à moi. Une drôle de pensée me traversa l’esprit : cette valise en bien mauvais état n’avait-elle pas appartenu à l’un des quarante cinq indépendantistes algériens condamnés à la guillotine que, ministre de la Justice, Mitterrand avait refusé de gracier pour la plupart ? Sans pouvoir l’expliquer, j’en avais la certitude, comme si elle devait renfermer des secrets concernant les quelques années où Mitterrand s’était personnellement occupé de l’Algérie – jusqu’à empuanter la place Beauvau, comme j’avais pu le constater moi-même, puisque c’est justement à cette époque-là que j’avais commencé à y travailler. A l’intérieur de la valise, il y avait, rangés côte-à-côte, un assez fort paquet de lettres ficelées ensemble et ce qui ressemblait de prime abord à un album photo relié en cuir bouclé par un petit cadenas que je n’osais pas forcer. « Allez-y, Delafouche, dit Corbillon, prenez ce petit canif, le cadenas cède très facilement, je l’ai déjà ouvert une fois ! » Et en effet, je n’eus aucune peine à ouvrir ce que j’avais pris pour un album photo et qui était en réalité un cahier d’un bon millier de pages, lourd comme une pierre. En le feuilletant une première fois, je m’aperçus qu’il était rempli d’images et d’articles de journal méticuleusement découpés et collés sur des pages blanches à côté de notes manuscrites plus ou moins longues. L’écriture en était très soignée, trop soignée même à mon goût, comme si l’auteur de ces lignes avait veillé à conserver une écriture d’écolier, la plus anonyme et surtout la plus innocente qui fût en apparence. Sur la page de garde, on pouvait lire : « Journal pour Jean-Marie – FM ». Je fus comme foudroyé de découvrir les initiales du nom maudit dont je finis par reconnaître l’écriture et me reculais même après avoir jeté le cahier dans la valise. La tête se mit à me tourner et j’eus envie de vomir. Prêt à courir aux toilettes, j’entendis le rire infâme de Corbillon qui observait la scène depuis son bureau. Au lieu de sortir, je m’assis, trempé de sueur, et m’épongeai le front et le visage. Je repris assez vite mes esprits et commençai à m’interroger sur l’identité de ce « Jean-Marie » à qui était adressé ce Journal dont l’auteur était ainsi le criminel d’Etat français que j’abhorrais le plus. Oui, cela ne faisait aucun doute, je reconnaissais son écriture à présent, seul un criminel d’Etat pouvait avoir une écriture aussi impersonnelle et insipide. Pour me libérer un peu de l’emprise qu’exerçait déjà sur moi cet énorme volume, je soulevais le paquet de lettres et me mis à le renifler comme l’aurait fait Fichieux. Je reniflai la ficelle aussi, la mordis même, et en maintenant les dents serrées, je défis le nœud d’un coup sec de la tête vers l’arrière. Le paquet s’effondra et toutes les lettres m’échappèrent d’entre les mains, il y en avait partout sur le sol. « On dirait que vos mains tremblent, Delafouche ! » Là aussi, Corbillon fut ravi d’assister au spectacle de ma maladresse et recommença à rire d’un rire encore plus énorme et infâme, ce qui me mit dans une rage indescriptible que je tâchais de dissimuler en me penchant derrière mon bureau pour ramasser toutes les lettres les unes après les autres. Il y en avait une bonne centaine, chacune datée, commençant toutes par « Mon cher Jean-Marie ». Je n’en croyais pas mes yeux : Mitterrand avait échangé des lettres avec le vieux borgne fasciste, et la plupart d’entre elles avaient été écrites entre 1954 et 1957, soit pendant les années où il avait été ministre de l’Intérieur puis de la Justice dans le gouvernement de Guy Mollet !


Sommaire du Roman national

© Sylvain Dammertal _ 12 juillet 2018

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