Oeuvres Ouvertes

depuis 2000

Roman national (22)

...

Les jours suivants, Fichieux était parti à la chasse à l’homme et Corbillon poursuivait ses recherches aux archives, je bénéficiais donc de conditions idéales pour me consacrer à une étude approfondie des documents que ce dernier avait mis à ma disposition le temps que je souhaiterais. Les « Lettres à Jean-Marie » et le « Journal pour Jean-Marie » posés à côté de moi sur mon bureau, je passais des journées entières à dessiner. Par le passé, j’avais fait d’innombrables dessins représentant Mitterrand accompagné d’une silhouette assez imposante que je n’arrivais pas à reconnaître, et à présent je savais de qui il s’agissait. Le Pen avait toujours été là, à côté de Mitterrand, comme son ombre, voire son reflet dans le miroir (il y avait très souvent un miroir dans ces dessins, Mitterrand aimait en effet, je l’ai déjà raconté, quand il était devant le miroir de sa salle de bains, placer sous son nez les poils blancs de sa brosse à dents en entonnant « Maréchal nous voilà », et jusqu’alors je n’avais pas compris qu’il faisait cela pour amuser Le Pen qui assistait à la scène dans un coin !). Quand Mitterrand avait-il connu le jeune Le Pen (une dizaine d’années seulement séparaient les deux hommes) ? Les documents en ma possession et mes propres dessins me permettaient de répondre à cette question. Feuilletant le « Journal pour Jean-Marie » d’une main et dessinant de l’autre, les circonstances exactes de leur première rencontre m’apparaissaient clairement. Dans les années cinquante, Le Pen et Mitterrand fréquentaient tous les deux le milieu littéraire et artistique parisien. Ils allaient aux mêmes soirées mondaines, toujours en charmante compagnie, et se retrouvaient aux côtés d’écrivains qu’ils appréciaient autant l’un que l’autre, écrivains pour la plupart d’extrême droite. Une passion commune pour les femmes d’origine nordique les rapprocha, ils discutèrent ensemble et furent surpris de constater qu’ils étaient tous les deux de grands lecteurs des écrivains collaborationnistes, Brasillach, Drieu La Rochelle, Céline. Mitterrand admirait également beaucoup Chardonne et en parlait souvent à Le Pen qui ne l’avait pas encore lu. Dans une lettre, Mitterrand propose à Le Pen de lui procurer certains livres de Chardonne publiés pendant la guerre et qui avaient disparu des librairies. « Connais-tu Le Ciel de Nieflheim ? C’est un livre admirable, je l’ai lu après avoir quitté Vichy, l’esprit encore troublé par les sortilèges du monde germanique. On y lit ces lignes, que je réprouve évidemment aujourd’hui : « Le national-socialisme a créé un monde neuf autour de la personne humaine ». Certes, Chardonne était un collaborateur de la pire espèce, mais il a écrit de merveilleux romans bourgeois que j’aime relire de temps à autre. C’est d’un tout autre niveau que ce qu’il a malencontreusement écrit pendant la guerre à propos des Juifs. Oui, mon cher Jean-Marie, oublions ses voyages en Allemagne à l’invitation de Goebbels, et lisons plutôt le romancier ! » Dans ses lettres à Le Pen – essentiellement consacrées à la littérature et aux arts, ce qui n’était pas une mince surprise –, Mitterrand était toujours d’une politesse exquise. On sentait qu’il appréciait grandement son cadet, pupille de la nation et titulaire d’une licence en droit, et qu’il souhaitait l’aider à réussir dans la vie (il serait bientôt député). Bien des années plus tard, Mitterrand, devenu président de la République, relancerait la carrière de son cher Jean-Marie en le faisant inviter à de grandes émissions politiques à la télé. Tout le monde sait que, dans les années 80, Mitterrand fut l’un des parrains du Front national. Ce qu’on ignore, c’est que l’amitié entre les deux hommes était ancienne. Le Pen admirait beaucoup l’écrivain allemand Ernst Jünger que Mitterrand avait connu pendant la guerre, ils en parlaient souvent ensemble. « Un grand résistant allemand, affirmait Mitterrand, capitaine de la Wehrmacht en poste à Paris pendant la guerre, il était proche des officiers qui ont organisé l’attentat contre Hitler ». Le Pen était fasciné par son livre Chasses subtiles dans lequel Jünger se consacrait à l’étude des insectes et plus particulièrement des scarabées. « Sais-tu qu’il habite aujourd’hui en Souabe, dans une grande maison qu’a habitée Laval quand le gouvernement de Vichy s’est replié non loin de là, à Sigmaringen ? Quel drôle de hasard, non ? Un jour, nous irons lui rendre visite ensemble, je te le promets. Jünger est un homme très sympathique, un grand guerrier qui a fini par détester la guerre, un Européen convaincu. » (lettre de Mitterrand à Le Pen, 12 juillet 1956) Dans le « Journal pour Jean-Marie », on trouve de nombreuses coupures de presse où il est question de soirées littéraires autour des fameux Hussards – tous écrivains d’extrême droite. Sont également collées plusieurs photos dédicacées de François Nourrissier, Michel Déon, etc. Avec eux, Mitterrand et Le Pen passèrent de merveilleuses soirées à Meudon chez la veuve Céline. On buvait beaucoup et, l’alcool aidant, on se mettait à entonner des chants du Troisième Reich, chants que le fondateur du FN allait bientôt éditer dans sa propre maison de disques, à côté d’albums consacrés aux Waffen-SS ou aux Jeunesses hitlériennes. En revanche, aucune photo dans le Journal du Maréchal Pétain ou de son ami René Bousquet, secrétaire général de la police de Vichy. « Aurais-tu honte de ton passé d’extrême droite ? », lui demanda un jour Le Pen qui n’ignorait pas que Mitterrand avait manifesté avec l’Action française avant la guerre et reçu la Francisque des mains même de Pétain. « Point du tout, lui répondit l’alors ministre de l’Intérieur, mais c’est un journal littéraire que je veux t’offrir. Quand je ne serai plus là, tu pourras le feuilleter en te rappelant nos belles soirées parisiennes aux côtés de nos amis artistes, loin des remugles de la basse politique. »


Sommaire du Roman national

© Sylvain Dammertal _ 12 juillet 2018

Un message, un commentaire ?

modération a priori

Ce forum est modéré a priori : votre contribution n’apparaîtra qu’après avoir été validée par un administrateur du site.

Qui êtes-vous ?
Votre message
  • Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.

  • Lien hypertexte

    (Si votre message se réfère à un article publié sur le Web, ou à une page fournissant plus d’informations, vous pouvez indiquer ci-après le titre de la page et son adresse.)