Éditions Œuvres ouvertes

Gilberto Owen : le mystère de la parole qui ne nomme rien

« Si je dois vivre, que cela soit sans timon et dans le délire. »

Gilberto Owen est l’un des membres des Contemporáneos, le célèbre « groupe sans groupe », également baptisé « archipel de solitudes », qui sans mener une action collective à la manière des surréalistes, par exemple, n’en a pas moins laissé une trace indélébile dans la culture mexicaine des années 1927-1931. Ces écrivains ont fortement contribué à universaliser celle-ci en faisant connaître des artistes et des auteurs étrangers (Joyce, Eliot, Gide, Eluard, Larbaud et beaucoup d’autres) dans leurs revues Ulises et Contemporáneos, ainsi qu’à l’enrichir notablement avec les œuvres poétiques respectives de chacun des participants.
Ayant passé une bonne partie de sa vie hors de son pays, Owen est resté en marge des plus célèbres de ces derniers : Xavier Villaurrutia, José Gorostiza, Jorge Cuesta, Carlos Pellicer, Salvador Novo, etc., tous poètes en rupture de ban avec les écrivains de la révolution mexicaine et les muralistes. Sans renier leurs racines et leurs traditions, ces cosmopolites étaient favorables à une ouverture sur le monde et s’opposaient ainsi aux nationalistes revendiquant haut et fort la culture populaire et l’héritage indien. Des positions antagoniques qui furent à l’origine de nombreuses polémiques.
Parfois difficiles à comprendre, les textes d’Owen reflètent souvent un monde qui a l’air d’être en perpétuelle destruction. Son langage est au diapason des mouvements d’avant-garde des années vingt. Après l’influence du poète espagnol Juan Ramón Jiménez, les discussions avec ses amis amènent Owen à prendre André Gide et Paul Valéry pour modèles et à se donner une idée centrale : ce qu’il y a de « mexicain » en poésie écrite au Mexique réside dans son universalité. D’autres influences sont à chercher du côté de Jean Cocteau et surtout de la figure tutélaire de T. S. Eliot, véritable guide sur la voie de la sensibilité poétique de son temps.
L’œuvre d’Owen peut alors prendre son essor : singulière, subjective, sensuelle (« par la chair aussi on arrive au ciel »), parfois humoristique et même burlesque, c’est une des grandes voix mexicaines, encore trop méconnue. Dans sa préface à ses Obras, Alí Chumacero rappelait en 1979 sa grande discrétion et le peu d’importance qu’il attachait à la renommée : « Il a préféré conserver, comme le plus précieux des héritages, la gloire subtile de l’anonymat. » Avec une conscience aiguë de l’éphémère, Owen ne fut pas un intellectuel –à la manière de Jorge Cuesta, par exemple– mais avant tout un poète bien persuadé qu’il faut se perdre pour se retrouver (devise qu’il aimait citer, et en français).
Gilberto Owen (1904-1952) a eu une vie itinérante. Il a travaillé dans le service consulaire, à New York en 1928, puis à Lima en 1931 et à Quito en 1932 où il fut radié de son poste à cause de sa participation à la politique intérieure du Pérou (à la suite d’une attaque de « rougeole marxiste », dira-t-il). Après un séjour à Bogota, il revient à Mexico en 1942 où il fait partie du comité de rédaction de la revue littéraire El Hijo Pródigo (1942-1945) dirigée par le poète Octavio Barreda, avant d’être désigné vice-consul à Philadelphie (en 1947). Après une première édition en 1953 (Imprenta Universitaria), ses Obras ont été publiées par le Fondo de Cultura Económica en 1979. Une version française de son poème majeur, « Simbad l’échoué » (Bogota, 1942), se trouve dans l’anthologie de Philippe Ollé-Laprune, Cent ans de littérature mexicaine, Editions de la Différence, 2007.


Et dire, ô mon cœur…

Et dire, ô mon cœur,
qu’un jour fatal les vers
rongeront ton orgueil frivole
et tariront la source de tes émotions… !

Fugace est la vie, tu ne l’ignores pas,
tout peut s’achever en un instant :
toute ton intrépide soif d’absolu
(faire naufrage sur les lèvres d’une femme)

et toute ta douleur, et ton inquiétude
sensuelle, obnubilée, et ta pieuse
dévotion pour l’Aimée première
à l’âme de cristal, joyeuse et claire.

Tu n’auras pas encore réussi à parachever
ton meilleur poème, lorsque la pâle
Intruse surviendra, et ta Poésie, chancelante,
interrompra son vol lyrique.

Tu n’ignores pas qu’un jour ta chair ardente,
loyale et tourmentée, perle tremblante,
ne sera plus que poussière immobile,
sans rien de la noblesse qu’il y a en toi.

Comme il vaudrait mieux, mon cœur,
que tu t’enflammes, tragique et mélodieux,
pour cet amour vernal de feu et d’or,
en une combustion fervente.

Toluca, août 1921

Chrome

Les brebis ont fait
du sentier un torrent
écumeux de dentelles
trop empesées,
où enfoncent leurs pieds,
en les écrasant, les bergers.

On pleure certains événements
vraiment dramatiques,
que les sonnailles accompagnent
en frappant avec les arbres
un ciel concave de bronze.
On va inonder le village
natal en contrebas ;
il ne s’attend pas à cette avalanche
de marbres vivants,
sur lesquels sont déjà inscrites
les paroles les plus tristes.

Mais les illustres pleureuses
– ô Nausicaa, ô Hernán Cortés ! –
pourront avoir leur buste
de marbre dans le village :
un buste grandeur nature,
avec en prime des gémissements
et de vraies larmes.

Miroir vide

Je cherche, du plus profond de ma mémoire,
impossible de voir où je t’ai sentie d’abord
si je savais au moins dans quel coin tu t’es effeuillée à ton réveil
ce jour-là tu fumais pour te faire des masques de fumée
à présent aucun ne te dissimule mieux que l’air
cette ombre à gauche du soleil est celle qui te dénude
à présent c’est la moitié noire de ton visage qui est nette
ta réalité est le mystère de la parole qui ne nomme rien

Ta voix éteinte me fait souffrir – poésie
elle voltigeait dans les arbres et maintenant elle se traîne sur des tapis muets
tu sais qu’il y a des voix qui jamais ne se montrent divisées
certains mannequins mal éduqués ne tournent jamais
ils font tourner autour d’eux ceux qui veulent les acheter

Je ne sais plus combien de visages il faut jeter pour être ange
j’ai attendu à rebours l’année des vices impunis
je ne les gagne que pour cette ombre imméritée
regarde-la se répandre elle aussi par terre pour t’écouter

Le livre de Ruth

« Il advint, au milieu de la nuit, que l’homme frissonna et se tourna. Et voici qu’une femme était couchée à ses pieds ! » Ruth, III-8

Booz s’impatiente

Alors minuit sonnera
Et le Chaos
Accueillera en souriant le fils prodigue

Les tramways passent sans personne.
Leur ouragan d’espoirs ne s’arrête pas aux coins de mon corps.
Ni leur fracas. Ni un piano. Ni les grillons.
Les femmes éteignent les lampes du monde entier.
Le ciel, ses étoiles. Moi, mon attente.
On ferme sans faire de bruit toutes les fenêtres.
Des doigts qui ne sont pas les tiens ont baissé mes paupières.
Tu ne viens plus. Tu n’arrives pas.
Au-delà de minuit on ne peut rien voir.

Mais il ne fait pas encore nuit.
La soirée t’attend encore en m’effeuillant,
en te volant ma chair par petits morceaux :
les pupilles d’abord, qui s’en vont vers des lointains fatigués
comme deux enfants avides, perdus
à la recherche de quelque chose qu’ils ignorent ;
la braise dans ma bouche sera bientôt cendre
à force de te chercher dans tous les noms de la création
avec ma voix jaune et âpre de pamplemousse ;
et mes mains, calleuses à force de sculpter en l’air
le vide précis et fidèle qu’empliront tes formes gracieuses.

Je continuerai ainsi à me mutiler jusqu’à minuit,
mais si tu arrivais une minute avant
c’est alors que tu vivrais de nouveau tout mon bonheur.

Laisse la lumière asexuée dans laquelle tu te noies,
ange tant que mon lit ne t’érige pas en femme ;
sors de la voix marine qui te rêve,
sirène sans chanson tant que je ne l’entends pas ;
laisse l’argile informe que tu habites et que tu es
tant que mes doigts ne modèlent pas ta statue ;
sors du bois des heures immobiles où tu te perds,
chevrette sans pouls tant que ma peur ne t’anime pas ;
laisse ton non-être incertain de Moab ;
sors de toi-même. Mes pieds sont en train de geler.
Au-delà de minuit on ne peut pas être rien.

Booz rencontre Ruth

Tu apportes un vent qui fait bouger les gratte-ciel les plus inébranlables et qui te drape pour me montrer comment était la tête de la Victoire de Samothrace,
et qui ensuite te force à ramasser des flèches oubliées.
Tu apportes un vent de chevelures norvégiennes pour lisser la tienne.
Tu apportes un vent qui amène des amants oubliés qui se retrouvent soudain dans les lieux les plus insolites comme des mouettes sur la neige des volcans.
Tu apportes un vent qui lèche ton nom dans les cent langues de Babel,
Et avec lui tu m’incites à naître en moi.

Et c’est naître à la mort qui guette dans les banquets d’un octobre sans fin et sans châtiment,
une mort en moi qui te guette dans les villes et les heures et les avions de cent passagers.
Faust qui te poursuit depuis l’épisode fatal de la moisson sur mes mains noueuses et tendres d’assassin.
De moi tu sortiras exsangue et destinée au sommeil comme les papillons que capturent les doigts cruels des enfants ;
De moi tu sortiras sèche et stérile comme les malédictions cachées dans les poèmes d’amour que personne n’écoute.

Fuis-moi, moi qui suis leventlediable qui t’entraîne.

Booz chante son amour

J’ai voulu me mentir en disant que je ne t’aime pas,
rouge allégresse crédule, soleil sans frein
dans l’après-midi que toi seule retient,
lumière retardée dans mon dégel.
Pour ne pas éteindre la braise de tes lèvres
avec un amour que je ne mérite pas de te donner,
pour ne pas jeter sur l’aube de tes épaules
les dernières heures de mon deuil.
Mais comment te refuser mes épis :
tu les élevais d’un geste si pur.
Comment craindre tes années, si tu me donnais
toute ma jeunesse dans mon désir.

Reste, amour adolescent, reste.
Dix hirondelles sautent de tes doigts.
Paris a quinze ans sur ton visage.
Comme ma voix brille sur ta poitrine.
Écoute-la te parler de la lune, écoute-la
chanter langoureusement dans les sentiers :
ses paroles les plus insignifiantes ont une forme,
elle n’a plus honte de dire « je t’aime ».
Tu m’as enduit les bras de phosphore :
les jeunes n’en ont pas de plus solides.
Des fleurs paludiques dans les bassins
de mes yeux. Les tropiques dans mes os.
Cent lieux communs, amour candide,
amoureux et obstiné premier amour.
Allons sur les routes de tes veines
et de mes veines. Allons en feignant
que c’est la première fois que je t’habite.
Par la chair aussi on arrive au ciel.
Il y a des oiseaux qui rêvent qu’ils sont oiseaux
et qui se réveillent anges. Il y a des rêves
où deux fantômes se réveillent
à la virginité de nos corps.
Allons comme toujours : Daphnis, Chloé.
Allonge-toi sous le pin le plus droit,
un brin d’herbe entre les dents.
Ne bouge pas. Ainsi. Hors du temps.

Si je fermais les yeux, en me réveillant
je me retrouverais, comme toujours, mort.

Booz regarde Ruth dormir

L’île est entourée d’une mer frémissante
que d’aucuns nomment la peau. Mais c’est l’écume.
C’est une mer qui étend sa blancheur dans le ciel
comme l’auréole des indiennes tehuanas et des saints.
C’est une mer qui est toujours
en train de faire sa première communion.

Celui qui habitera ton véritable incendie
partout entouré de nénuphars,
entrera dans tes deux ports fermés
bleus et ronds comme des yeux bleus
qui ont emprisonné tout le soleil du jour,
pour aller rêver de ta paisible place de village
– que certains nomment le front –
sous tes arbres de cheveux textiles
qui s’emmêlent et se pelotonnent
au point de te voir obligée de les peigner avec un fuseau.
J’ai lu sur ton oreille que la ligne droite n’existe pas
quoique ton nez euclidien dise le contraire ;
Il y a une voix très rouge qui est restée allumée
dans le silence de tes lèvres. Tais-la
afin de pouvoir entendre ce que me raconte
l’air qui revient de ta poitrine ;
afin de savoir pourquoi tu n’as pas dans le cou
ma pomme d’Adam, puisque je te l’ai donnée ;
de savoir pourquoi ton sein gauche
s’élève plus haut que l’autre quand tu respires ;
de savoir pourquoi ton ventre plat
frissonne quand mes pupilles le touchent.
Tu as baissé une main jusqu’à ton centre.

Tes pieds sentent encore, quand je les embrasse,
le vin que tu as foulé dans les pressoirs ;
comme est fragile le filigrane de l’invisible
chaîne avec laquelle la pudeur attache tes chevilles ;
j’ai connu un fleuve plus large que tes jambes
– certains l’appelaient la Voie Lactée –
mais il ne s’écoulait pas si nonchalamment
et pas non plus selon un tracé aussi ferme et net ;
une nuit la lune a rempli tout le lac
de Zirahuén, qui était aussi doux que son nom :
c’était l’annonciation de tes hanches.
Si tes mains sont des mains, comment sont les anémones ?
Cinq ongles s’effacent en ton centre.

Ne pas avoir été présent le jour de ta création, ne pas avoir été là
avant que Sa main t’enveloppe dans des suaires d’innocence
– et ne pas savoir ce que tu es ni ce que tu peux bien rêver.
Aujourd’hui je te détruirais pour le savoir.

Jalousie et mort de Booz

Et je sais seulement que ce n’est pas de moi,
le dormeur rêvant d’un cèdre hugolien, que tu rêves,
et puisque je suis né de mort naturelle, désespéré,
égarement tardif, tardive voix sans rime ni raison.

Je me regarde avec tes yeux et je me vois m’éloigner,
et séparer les eaux de la Mer Rouge de nos corps mal fondus
pour la fuite infâme,
et je souffre car la distance me teint en bleu,
et je voudrais crier par ta bouche : « Ne t’en vas pas. »

Dénouons les doigts et leurs promesses non réalisées.
Je t’échange contre ton ombre et sans elle je te laisse comme sans pieds
et tu ne pourras pas courir vers l’amour de ton âge que j’ai supplanté.
Je t’échange contre ton sommeil pour aller dormir avec le cadavre loyal de ta joie.
Je te cède ma vieille lampe contre la tienne à la lumière d’argent vierge
pour convoiter d’inaudibles chansons frustrées.

Je me noie à me chercher dans un je t’ai aimée qui voulait être un je t’aime,
là où se déploie un escargot étonné de découvrir le fond salubre de ses échos,
et les confessionnaux démêlent mes mensonges repentis.
Je m’en vais ailleurs avec la musique de ma mort.
Je n’existe plus en toi. Haute est ma nuit, elle est mienne.

C’est déjà le ciel…

C’est déjà le ciel. Ou la nuit. Ou la mer qui me réclame
par la voix de mes rivières encore tremblantes dans leur tonnerre,
leurs marbres gisants faits de chair dans le sable,
et l’homme de la lune avec le phoque du cirque,
et les joues vicieusement maquillées dans les ports,
et l’horizon tendre, toujours jeune et éternel.
Si je dois vivre, que cela soit sans timon et dans le délire.

L’enfer perdu

Pour l’amour d’un nuage
à la peau douce je me suis perdu
je dors enchaîné au ciel
sans voix sans nom sans être
sans être voix mon nom résonne
davantage là où il rêve je ne sais pas
que mon oreille s’est entortillée
en déchiffrant un escargot
derrière une grille de vagues
un poisson en fera des bulles
mais ma bouche ne sait plus
la syllabe sel de mer
syllabe du sel qui saute
de la mer à mes yeux sans
larmes qui la retiennent
et le froid mauvais traducteur
mauvais traître ange du froid
qui vole mon nom d’hier
et me le rend sans fièvre
sans toucher sans palais
simple contact du degré zéro
qui était son initiale
avec ses après-midi de cendre
sur ma langue d’alcool
dans sa voix verte de flamme
de menthe étouffée ma voix
avec son amour délicat de nuage
que l’ordre m’a imposé

© Philippe Chéron _ 29 mai 2018

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