Œuvres ouvertes

Roman national (23)

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L’amitié entre les deux hommes ne fut aucunement troublée par la guerre d’Algérie, bien au contraire. Ils continuèrent à s’écrire au moins une fois par semaine, toujours à propos de littérature et de beaux-arts. Avant de partir combattre en Algérie, Le Pen avait fait l’acquisition de deux statuettes nazies d’Arno Breker, sculpteur attitré du Troisième Reich, et Mitterrand était enthousiasmé par les photographies qu’il lui avait envoyées. Ces deux statuettes représentant deux jeunes hommes nus portant l’un un glaive, l’autre une torche, ornaient une cheminée de son manoir de Montretout, elles étaient magnifiques. Au-dessus de la cheminée, Le Pen avait accroché une photo de Mitterrand lors d’une rencontre avec le Maréchal Pétain en 1942. Mitterrand – qui ne cessait de se remémorer cette scène avec passion (« Ah, la main jaune du héros de Verdun sur laquelle j’ai posé mes lèvres ! ») – lui fit promettre de la cacher si des journalistes venaient lui rendre visite. Il n’était quasiment jamais question de politique dans leur correspondance, sinon en post-scriptum. « J’étais en Algérie où j’ai annoncé le déblocage de gros investissements dans l’éducation et l’agriculture. Espérons que cela les calmera un peu. » (lettre du 25 octobre 1954) Quelques semaines plus tard, Mitterrand débarqua dans plusieurs bleds algériens pour offrir des ardoises et des boîtes de craies dans les écoles, tout en tenant des discours enflammés sur les bienfaits de la civilisation blanche devant les journalistes de Paris Match qui l’accompagnaient. « Imaginez donc que l’un de ces pauvres gamins deviennent plus tard professeur ou que sais-je encore… pourquoi pas un grand écrivain français ! » Quelques photos de ce voyage découpées dans la presse locale sont dans le « Journal pour Jean-Marie », à côté d’autres clichés pris à Paris pendant la même période où il pose avec Marguerite Duras riant aux éclats. Ministre de la Justice, le même homme allait, deux ans plus tard, signer des lois sur les « pouvoirs spéciaux » accordés à l’armée qui permettraient que les rebelles algériens soient torturés et condamnés à mort par un tribunal militaire. Il n’en est jamais question dans ces lettres à Le Pen, mais nul doute que ce dernier s’en réjouit vivement, lui qui allait bientôt torturer des prisonniers pendant la bataille d’Alger. Concernant la guerre d’Algérie, les deux hommes étaient sur la même longueur d’onde, rien ne vint troubler leur amitié virile et littéraire. Je ne découvrais pas la grande crapulerie mitterrandienne dans ces documents que m’avait confiés Corbillon, non, je la connaissais déjà, je savais par exemple que Mitterrand avait été pétainiste avant de passer à la Résistance, qu’il avait manifesté sous la bannière d’Action française avant la guerre, tous ces documents ne faisaient que confirmer ce que je savais déjà. Les historiens avaient inventé le terme de « vichysto-résistant » spécialement pour lui, terme qui convenait parfaitement, car Mitterrand n’avait pas été d’abord pétainiste puis résistant, mais il avait été les deux en même temps. Toute la crapulerie de Mitterrand se résumait à ce « en même temps », à cette duplicité fondatrice sans laquelle on ne peut pas comprendre le personnage. Mitterrand porterait toute sa vie le masque de l’homme de gauche tout en étant d’extrême droite, son amitié ancienne avec Le Pen ne faisait que me le confirmer. Mitterrand n’avait jamais renié son passé d’extrême droite, comme il n’avait jamais renié son amitié avec Bousquet ou avec des membres de la Cagoule. Mitterrand continuait à rêver chaque nuit qu’il baisait la main jaune du Maréchal et se réveillait en pleurs parce qu’il devait mettre en scène une alliance politique avec le Parti communiste qu’il détestait au point de vouloir le faire disparaître. J’avais lu toutes ses lettres avec dégoût, mais je m’étais dit qu’au moins le véritable Mitterrand était là, à visage découvert ; c’était celui qui faisait déposer des fleurs sur la tombe de Pétain à l’Ile d’Yeu, celui qui continuait à lire l’Action française en cachette, ou encore celui qui parlait du « lobby juif » au journaliste de cour Elkabbach. L’abjection de Mitterrand, c’était ça : jouer l’homme de gauche tout en continuant à être d’extrême droite, comme l’illustrait parfaitement le slogan pétainiste de sa campagne présidentielle de 1988, « La France unie ». Tout au long de cette campagne, il s’était rappelé chaque geste de son idole en essayant de l’imiter, de même avec son visage, pareil à celui d’une statue de marbre, dont il copiait chaque expression et le moindre sourire. En même temps pétainiste et résistant, en même temps de gauche et d’extrême droite, Mitterrand me révulsait, mais il me fallait bien reconnaître qu’il avait inventé une figure nouvelle appelée à avoir une certaine postérité, celle de l’homme de gauche mitterrandien, qui allait subir diverses métamorphoses. L’homme de gauche mitterrandien jouait le même double jeu que son maître : de gauche quand il s’agissait des principes, d’extrême droite quand l’ordre public était un tant soit peu menacé. L’homme de gauche mitterrandien allait parfois dans les manifestations mais détestait les syndicats quand ils paralysaient le pays. L’homme de gauche mitterrandien soutenait la déchéance de nationalité quand c’était un gouvernement de gauche qui proposait de la faire voter à l’assemblée. L’homme de gauche mitterrandien avait horreur du mot « socialiste » qui lui rappelait le goulag, il préférait « républicain ». L’homme de gauche mitterrandien commençait sa carrière déguisé en Léon Blum et la finissait habillé en chef de la police sous Vichy. L’homme de gauche mitterrandien trouvait que la solution du problème des banlieues, c’était d’envoyer l’armée pour les « sécuriser », si possible après un vote parlementaire. L’homme de gauche mitterrandien était énervé quand les étudiants bloquaient les universités, il applaudissait la police quand elle venait les libérer. L’homme de gauche mitterrandien nourrissait encore de grands idéaux humanistes mais ne manquait jamais une cérémonie militaire parce que son frère était gendarme. L’homme de gauche mitterrandien n’aimait pas qu’on dise du mal de la police et de l’armée, les policiers et les militaires étaient là pour nous protéger et assurer l’ordre républicain. L’homme de gauche mitterrandien aimait faire semblant de se révolter devant les injustices sociales causées par les politiques libérales tout en ayant des actions en bourse. L’homme de gauche mitterrandien avait un portrait de Barbara dans sa cuisine et écoutait Mireille Mathieu. L’homme de gauche mitterrandien avait les œuvres complètes de Jean Jaurès dans sa bibliothèque et lisait la réédition des Décombres de Rebatet. L’homme de gauche mitterrandien critiquait le colonialisme tout en hochant la tête quand on parlait des bienfaits de la colonisation. L’homme de gauche mitterrandien détestait Le Pen mais aimait bien sa fille, « moins dangereuse ». L’homme de gauche mitterrandien était convaincu que certaines idées du Front national étaient tout à fait compatibles avec les idéaux républicains. Chaque 11 novembre, l’homme de gauche mitterrandien avait une pensée pour le héros de Verdun. L’homme de gauche mitterrandien acceptait de boire l’apéritif avec son voisin antisémite tant qu’il ne disait pas du mal des Juifs. L’homme de gauche mitterrandien avait horreur des violences d’extrême droite mais excusait celles de la police alors que neuf policiers sur dix votaient pour le Front national. L’homme de gauche mitterrandien se souvenait avec nostalgie de mai 68 tout en expliquant à ses enfants qu’il fallait se méfier des utopies parce qu’elles conduisaient au pire. L’homme de gauche mitterrandien était pour la sécurité mais il ne fallait pas exagérer non plus, la démocratie ne devait pas être remplacée par un Etat policier.


Sommaire du Roman national

© Sylvain Dammertal _ 12 juillet 2018

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