Oeuvres Ouvertes

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Roman national (24)

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« Alors, vous avez trouvé votre bonheur, Delafouche ? » Corbillon se tenait en face de mon bureau et je ne l’avais même pas vu entrer ni s’approcher, penché sur mon bureau comme Fichieux, le nez collé sur les pages de Mitterrand, reniflant chaque phrase, chaque mot avec une frénésie dont je n’avais même pas eu conscience avant son arrivée. Je me redressai d’un seul coup sur mon siège, le visage empourpré par la honte que je ressentais parce qu’il m’avait surpris dans cette posture indigne. « Vous n’avez pas fini, n’est-ce pas ? continua Corbillon. Vous avez vu, c’est très riche, une fois qu’on est là-dedans, on n’en sort plus, ce Mitterrand est un puits sans fond de crapulerie. J’ai tout lu de A à Z, je savais que ça vous intéresserait. On n’en finit jamais avec les crimes de Mitterrand. On croit avoir clos le dossier, puis on découvre encore un placard avec deux ou trois cadavres à l’intérieur. Cet homme avait tout compris de Fouché, n’est-ce pas ? Jouer plusieurs rôles à la suite ou en même temps, cacher sa véritable identité, dire une chose et penser le contraire, c’est tout un art. Bien sûr, tous ces documents sont explosifs, je ne vous dirai pas comment je me les suis procurés, on perd des choses parfois dans les déménagements, voilà tout. Un jour, on les publiera, vous verrez. Je suis sûr que Gallimard sera intéressé, encore quelques années et ils sortiront les deux volumes dans la Blanche avec un bandeau rouge : « Une amitié secrète ». Enorme scandale partout dans les médias : comment Mitterrand, ce grand humaniste, a-t-il pu être l’ami du vieux tortionnaire d’extrême droite ? Après Bousquet, Le Pen ! C’était donc sa créature ! Enfin, vous imaginez le boucan. International ! On débaptisera des rues Mitterrand, peut-être même la Très Grande Bibliothèque ! Ses descendants ne voudront plus porter son nom et partiront vivre à l’étranger ! Je m’occuperai de faire publier ces deux volumes dans mes vieux jours, ce sera mon ultime feu d’artifices après la bio de Fouché. Gallimard m’achètera ça à prix d’or vu que la maison est revenue à ses anciennes amours nazies, je ne vous apprends rien. Le passé criminel du roi des éditeurs est assez remarquable. On sait qu’il a fricoté avec les plus hautes autorités allemandes pendant l’Occupation pour obtenir du papier. D’accord, il n’était pas le seul, tous les éditeurs parisiens ont collaboré, mais c’était l’un des plus compromis. Toutes ces soirées passées avec des officiers allemands à L’Abbaye de Thélème, place Pigalle, à boire, à danser, à négocier, et même, au milieu des truands, à discuter littérature avec de fins esthètes prussiens comme Ernst Jünger, devenu bien vite un auteur Gallimard. Drieu la Rochelle à la tête de la NRF, chef de file des écrivains collaborationnistes, la belle époque de l’édition française, n’est-ce pas ? Le même Drieu la Rochelle qui sera bientôt à la Pléiade, ça se prépare dans l’ombre depuis un moment déjà. Ah bon, vous ne saviez pas ? C’est admirable, ce retour en grâce des écrivains collabos, notre époque redécouvre enfin ses criminels de plume. Ils vont tous finir à la Pléiade : Drieu, Brasillach, Céline y est déjà, et puis pourquoi pas un volume « Ecrivains mineurs de la Collaboration », parce qu’il y a du stock derrière ! La longue carrière criminelle de Gallimard a commencé par une victime expiatoire, c’est toujours comme ça que ça commence. Schiffrin, vous connaissez Schiffrin ? C’est lui l’inventeur de la Pléiade : papier bible, format, reliure en cuir (de la peau de mouton, c’était un signe que ça allait mal finir !). Schiffrin a fait ses premiers volumes tout seul, puis Gide a convaincu Gallimard de racheter la collection, et voilà Schiffrin embarqué dans une sale histoire. En 1940, Schiffrin a fui Paris, il finit le volume Balzac à la campagne, et qu’est-ce qu’il reçoit par la poste ? Une lettre de licenciement signée Gaston, à la botte des Allemands. Plus de Juifs chez Gallimuche, aryanisation de la boîte ! Désespéré, Schiffrin s’exile aux Etats-Unis, où il meurt en 1950, dépossédé. Pendant la guerre, Gallimard a continué à vendre ses Pléiade et ne lui a rien versé par la suite, pas un sou, rien, alors que l’homme était souffrant ! Et dire que Gallimard n’a jamais publié Fouché, c’est incroyable, non ? Il aurait pourtant été l’éditeur idéal, avec une histoire pareille et une telle passion du crime sordide ! Cela me donne une idée : je devrais lui proposer de signer un seul contrat pour les deux volumes de Mitterrand et ma bio de Fouché, voilà ce que je vais faire. Après la guerre, Gallimard a publié les auteurs de la Résistance, après Jünger c’est René Char – le fameux capitaine Alexandre – qui a été la vedette de la maison, et puis ça a été la mode des écrivains engagés, Camus, Sartre, que des écrivains de gauche, aux oubliettes les écrivains collabos, vive les staliniens ! Et voilà que cinquante ans plus tard on les ressort ! C’est qu’il y a des millions d’électeurs lepénistes à nourrir ! Vous allez voir qu’il va finir par convaincre la veuve Céline de rééditer les écrits antisémites de son défunt mari publiés sous l’Occupation. On m’a dit qu’il allait régulièrement à Meudon et sortait à chaque fois son chéquier pour régler toutes les dépenses de santé de la vieille dame qui va sur ces cent ans. A la Pléiade qu’elles vont être publiées, les infamies de Céline, imprimées sur peau de Schiffrin, vous allez voir ! » J’avais eu un haut le cœur en entendant ces derniers mots de Corbillon, l’histoire qu’il racontait était bien sûr ignoble, mais lui était plus ignoble encore parce qu’il semblait beaucoup s’amuser en la racontant, et surtout je savais ce qu’éprouvait Corbillon vis-à-vis des Juifs, lui qui, un jour, devant moi, avait déclaré en riant : « Pendant la guerre, tous les Français étaient antisémites, donc moi aussi évidemment ! » Après avoir dit cela, il avait ajouté d’un air ingénu : « Mais l’antisémitisme, c’est du passé. A part quelques fous furieux qui continuent à détester des Juifs – comme si c’était encore eux le problème ! –, les Français sont tous devenus anti-arabes, moi le premier. Regardez comme Papon est passé de la liquidation des Juifs à celle des Arabes, toujours au service de l’Etat, il avait tout compris. C’est eux la menace maintenant, et il faut tout faire pour la faire disparaître. » Sans dire un mot ni même regarder le sourire infâme de Corbillon, j’étais sorti de la pièce pour aller vomir.


Sommaire du Roman national

© Sylvain Dammertal _ 4 juin 2018

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