Œuvres ouvertes

De mesnager sa volonté (1) / Montaigne

Extrait du chapitre 10 du Livre III des Essais

"Les hommes se donnent à louage. Leurs facultez ne sont pas pour eux ; elles sont pour ceux, à qui ils s’asservissent ; leurs locataires sont chez eux, ce ne sont pas eux. Cette humeur commune ne me plaist pas."

Au prix du commun des hommes, peu de choses me touchent : ou pour mieux dire, me tiennent. Car c’est raison qu’elles touchent, pourveu qu’elles ne nous possedent. J’ay grand soin d’augmenter par estude, et par discours, ce privilege d’insensibilité, qui est naturellement bien avancé en moy. J’espouse, et et me passionne par consequent, de peu de choses. J’ay la veuë clere : mais je l’attache à peu d’objects : Le sens delicat et mol : mais l’apprehension et l’application, je l’ay dure et sourde : Je m’engage difficilement. Autant que je puis je m’employe tout à moy : Et en ce subject mesme, je briderois pourtant et soustiendrois volontiers, mon affection, qu’elle ne s’y plonge trop entiere : puis que c’est un subject, que je possede à la mercy d’autruy, et sur lequel la fortune a plus de droict que je n’ay. De maniere, que jusques à la santé, que j’estime tant, il me seroit besoing, de ne la pas desirer, et m’y addonner si furieusement, que j’en trouve les maladies importables. On se doibt moderer, entre la haine de la douleur, et l’amour de la volupté. Et ordonne Platon une moyenne route de vie entre les deux.

Mais aux affections qui me distrayent de moy, et attachent ailleurs, à celles la certes m’oppose-je de toute ma force. Mon opinion est, qu’il se faut prester à autruy, et ne se donner qu’à soy-mesme. Si ma volonté se trouvoit aysée à s’hypothequer et à s’appliquer, je n’y durerois pas : Je suis trop tendre, et par nature et par usage,

fugax rerum, securaque in otia natus.

Les debats contestez et opiniastrez, qui donneroient en fin advantage à mon adversaire ; l’issue qui rendroit honteuse ma chaulde poursuitte, me rongeroit à l’advanture bien cruellement. Si je mordois à mesme, comme font les autres ; mon ame n’auroit jamais la force de porter les alarmes, et emotions, qui suyvent ceux qui embrassent tant. Elle seroit incontinent disloquée par cette agitation intestine. Si quelquefois on m’a poussé au maniement d’affaires estrangeres, j’ay promis de les prendre en main, non pas au poulmon et au foye ; de m’en charger, non de les incorporer : de m’en soigner, ouy ; de m’en passionner, nullement : j’y regarde, mais je ne les couve point. J’ay assez affaire à disposer et renger la presse domestique que j’ay dans mes entrailles, et dans mes veines, sans y loger, et me fouler d’une presse estrangere : Et suis assez interessé de mes affaires essentiels, propres, et naturels, sans en convier d’autres forains. Ceux qui sçavent combien ils se doivent, et de combien d’offices ils sont obligez à eux, trouvent que nature leur a donné cette commission plaine assez, et nullement oysifve. Tu as bien largement affaire chez toy, ne t’esloigne pas.

Les hommes se donnent à louage. Leurs facultez ne sont pas pour eux ; elles sont pour ceux, à qui ils s’asservissent ; leurs locataires sont chez eux, ce ne sont pas eux. Cette humeur commune ne me plaist pas. Il faut mesnager la liberté de nostre ame, et ne l’hypotequer qu’aux occasions justes. Lesquelles sont en bien petit nombre, si nous jugeons sainement. Voyez les gens appris à se laisser emporter et saisir, ils le font par tout. Aux petites choses comme aux grandes ; à ce qui ne les touche point, comme à ce qui les touche. Ils s’ingerent indifferemment où il y a de la besongne ; et sont sans vie, quand ils sont sans agitation tumultuaire. In negotiis sunt, negotii causa. Ils ne cherchent la besongne que pour embesongnement. Ce n’est pas, qu’ils vueillent aller, tant, comme c’est, qu’ils ne se peuvent tenir. Ne plus ne moins, qu’une pierre esbranslée en sa cheute, qui ne s’arreste jusqu’à tant qu’elle se couche. L’occupation est à certaine maniere de gents, marque de suffisance et de dignité. Leur esprit cherche son repos au bransle, comme les enfans au berceau. Ils se peuvent dire autant serviables à leurs amis, comme importuns à eux mesmes. Personne ne distribue son argent à autruy, chacun y distribue son temps et sa vie. Il n’est rien dequoy nous soyons si prodigues, que de ces choses là, desquelles seules l’avarice nous seroit utile et louable.

Je prens une complexion toute diverse. Je me tiens sur moy. Et communément desire mollement ce que je desire, et desire peu : M’occupe et embesongne de mesme, rarement et tranquillement. Tout ce qu’ils veulent et conduisent, ils le font de toute leur volonté et vehemence. Il y a tant de mauvais pas, que pour le plus seur, il faut un peu legerement et superficiellement couler ce monde : et le glisser, non pas l’enfoncer. La volupté mesme, est douloureuse en sa profondeur.

incedis per ignes,

Subpositos cineri doloso.

© Montaigne _ 29 juillet 2012

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