Oeuvres Ouvertes

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Roman national (26)

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J’avais écouté Dunoyer un mouchoir pressé contre ma bouche, la tête penchée, tentant de résister à la nausée que renforçait en moi chacun des mots qu’il prononçait. Ce jour-là et les jours suivants, je dus trouver un prétexte pour m’échapper de la roseraie après l’avoir écouté parler seulement quelques instants. La puanteur que dégageait la parole de Dunoyer était extrême, c’était bien la vieille puanteur de l’Intérieur, cela ne faisait aucun doute. Et dire que j’avais cru y échapper définitivement en quittant le ministère après cinquante années de « bons et loyaux services », selon la formule consacrée ! On n’échappe jamais à la puanteur de l’Intérieur, m’étais-je dit alors, cette terrible vérité fut un choc, et malgré cela je continuais à me rendre chaque matin à la roseraie pour y écouter Dunoyer me parler de sa longue expérience professionnelle en tant qu’expert en harmonisation citoyenne. Si j’avais réussi à résister toutes ces années à la puanteur de l’Intérieur, je pouvais bien lui résister quelques mois, peut-être même quelques années de plus, ce n’était qu’une question de volonté, m’étais-je encore dit. Journaliste à l’ORTF, Dunoyer avait eu très tôt son propre bureau Place Beauvau. « J’étais installé à quelques pas du secrétariat du ministère qui nous donnait directement les dépêches à diffuser en urgence. Vous savez que les agences de presse ont leurs propres bureaux à l’Elysée, il n’y a rien là que de très normal », dit Dunoyer sur le ton patelin qu’il employait depuis qu’il me parlait de ses anciennes activités crapuleuses. Dunoyer avait connu tous les ministres de l’Intérieur de la Cinquième. Il avait fréquenté plusieurs d’entre eux, certains étaient même devenus des amis. « Le grand choc intellectuel de ma vie, ça a été la rencontre avec Chevènement. C’est pendant ces années à l’Intérieur qu’il a théorisé sa doctrine du national-républicanisme dont je suis devenu à mon tour un ardent défenseur, et c’est grâce à lui que je me suis intéressé au concept de citoyenneté. Chevènement a transformé la vieille gauche socialiste de l’intérieur, si je puis dire ! Il a posé les fondements d’une gauche moderne, je lui dois énormément. » Au milieu de la roseraie, Dunoyer se tut un instant, saisi par l’émotion. Il prit une fleur entre ses gros doigts, la flaira et me regarda un instant, comme s’il avait attendu que je dise quelque chose. Mais je me tus. Chevènement a été préfet en Algérie, c’était un homme prédestiné à théoriser le national-républicanisme. Il dirige actuellement la Fondation pour l’Islam de France, à ce titre il a conseillé aux compatriotes musulmans de se faire oublier. Il doit rêver d’en jeter à la Seine, comme Papon. Avec Valls, il est l’un des meilleurs représentants de la gauche sécuritaire, c’est-à-dire de la gauche d’extrême droite. Tous les hommes politiques qui ont fait carrière sous la protection de Mitterrand étaient abjects, et Chevènement était l’un d’entre eux. Je ressentais une forte envie de vomir mais j’y résistais en songeant aux pages de mon Roman national que j’allais consacrer à Chevènement, ce qui me calmait un peu et me permettait de continuer à écouter Dunoyer. Sur son bureau, Corbillon avait empilé toutes les lettres de Fouché qu’il avait dénichées dans les caves du ministère. Pendant de longs mois, je le vis uniquement occupé à lire ces lettres loupe à la main et à prendre quelques notes dans un vieux cahier qu’il rangeait dans un tiroir à la fin de la journée. Il me fallut du temps pour comprendre qu’en vérité Corbillon ne s’intéressait pas du tout à ce que Fouché avait pu écrire et qu’il ne prenait pas de notes, mais qu’il essayait d’imiter son écriture. Son œil droit grossi par la loupe glissait lentement sur chaque lettre et chaque mot microscopique qu’il s’efforçait de reproduire, sa plume d’acier à la main. Au-dessus de lui, Fouché dans son tableau baissait les yeux comme s’il avait lui aussi cherché à décrypter ses lettres vieilles d’un siècle et demi. Un grand sourire se dessinait sur son visage quand Corbillon, ne parvenant pas à imiter son écriture, s’énervait et déchirait une feuille en lâchant quelques jurons. « Il y a quelque chose qui ne va pas, je ne sais pas quoi, mais il y a quelque chose qui ne va pas », grommelait-il exaspéré. Un matin, Corbillon surgit avec un sac en plastique à la main dont il déversa le contenu sur son bureau. « Des plumes d’oie ! Finies les plumes de métal ! Comment ai-je pu croire un instant que je pourrais copier l’écriture de Fouché avec nos plumes modernes ! » Au milieu de dizaines de plumes blanches dispersées sur son bureau, il y avait un encrier renversé que Corbillon remit debout, composé d’un petit réservoir en verre à la forme arrondie fixé sur un fort socle en bronze qui avait huit pieds ou plutôt huit tentacules, car l’encrier représentait une pieuvre ! L’objet singulier suscita même l’intérêt de Fichieux qui quitta sa chaise et alla le saisir pour en admirer chaque détail de ses yeux habituellement morts qu’une éphémère flamme grise fit un peu briller. Corbillon passa plusieurs jours à tailler à l’aide d’un cutter les plumes d’oie qu’il avait étalées sur son bureau. Bientôt, il eut quelques dizaines de plumes prêtes à l’emploi qu’il aligna méticuleusement en face de l’encrier dont la tête en verre désormais pleine d’encre semblait refléter le visage de Fouché la surplombant. Des yeux noirs et violents, des tentacules métalliques, une longue rangée de plumes acérées, des feuilles de papier à noircir de mots crapuleux – Corbillon, vautré dans son fauteuil, souriait, visiblement satisfait du nouvel horizon mental qui s’ouvrait à lui. Je l’enviais un peu. Peut-être aurais-je dû, moi aussi, revenir à la plume d’oie, et écrire enfin mon Roman national, au lieu de dessiner.


Sommaire du Roman national

© Sylvain Dammertal _ 14 juillet 2018

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