Oeuvres Ouvertes

depuis 2000

Roman national (27)

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Toutes ces années passées à dessiner, sans jamais écrire ! Toutes ces scènes gravées dans ma mémoire et dont il ne restait aucune trace, car je jetais tous les dessins que je réalisais à la fin de la journée ! Depuis que Dunoyer me parlait de ses activités d’expert en harmonisation citoyenne, je m’étais enfin mis à écrire, notant jour après jour tout ce qu’il me racontait, ce qui ne faisait qu’aggraver mon état nauséeux. Mais il était grand temps de me mettre à mon Roman national. J’avais déjà tout le matériau nécessaire, il fallait juste que je sois assez discipliné pour m’asseoir chaque jour à ma table et écrire. Dunoyer n’avait cessé de grossir depuis qu’il était à la résidence. Son pas était plus lent et il s’essoufflait plus vite. Parvenu au milieu de la roseraie, il me faisait signe de m’asseoir sur un banc à côté de lui en s’épongeant le front et la nuque. « Veuillez me pardonner, à chaque fois que j’évoque Chevènement, je suis saisi par l’émotion. Quel dommage qu’après l’Intérieur il n’ait pu accéder à la magistrature suprême ! Croyez-moi, cet homme aurait revigoré notre république moribonde ! » Dunoyer se tut un instant, plongé dans ses pensées, puis reprit : « Après l’échec de Chevènement à la présidentielle de 2002, j’ai monté ma société d’expertise en citoyenneté. J’allais sur tous les plateaux télé pour commenter le moindre fait divers impliquant des jeunes de banlieue et défendre le national-républicanisme qui était en train de s’imposer à gauche de l’échiquier politique. Une union nationale se mettait enfin en place autour de valeurs communes à tous les vrais républicains, rendant caduques les vieilles étiquettes politiques. Etais-je encore de gauche, ou bien de droite ou d’extrême droite ? Je n’en savais plus rien à vrai dire, et cela n’avait plus aucune importance. Mon livre La citoyenneté pour la caillera dont j’assurais la promotion dans tous les médias fit un carton. Différents clubs politiques m’invitèrent à donner des conférences. J’y présentais mon projet de « pacte de citoyenneté » dont je préconisais la mise en place prioritaire dans les banlieues sensibles. Je proposais que chaque enfant, dès l’âge de huit ans, soit amené à signer ce pacte qui lui donnait des droits mais surtout des devoirs. Devoirs à l’égard de ce que j’appelais le « triangle républicain » : école, police, justice. Tout au long de sa vie, un véritable citoyen se doit de respecter trois figures centrales de la citoyenneté : le professeur, le policier, le juge. En tant qu’ancien homme de gauche, j’accorde beaucoup d’importance à la figure du professeur. Mais avec le temps, je me suis rendu compte que celle-ci avait été « démonétisée », si vous me permettez l’expression. Il faut donc refonder entièrement l’école républicaine, en l’associant davantage à la police et à la justice. Chaque enfant devrait ainsi faire un stage d’une semaine dans un commissariat ou dans une prison dès son entrée au collège. Mon projet fut accueilli avec beaucoup d’intérêt par plusieurs personnalités politiques, dont un futur ministre de la Justice qui m’a promis d’étudier sa « faisabilité ». Vous aurez remarqué comme moi la présence de plus en plus forte de policiers et d’agents de sécurité dans nos établissements scolaires, ce qui me permet de penser que mon projet n’est pas resté lettre morte. Ceci dit, nous avons encore beaucoup de progrès à faire pour régénérer la citoyenneté dans notre pays, la route est encore longue ». Tout ce que Dunoyer m’avait dit le jour-là, je l’avais écouté avec une grande attention malgré le dégoût que cela m’inspirait, et surtout je l’avais noté dès que j’étais revenu dans ma chambre. Je méprise profondément Dunoyer, mais c’est quand même grâce à lui et à la puanteur de ses propos que je me suis enfin mis à mon Roman national. Sans lui, je n’aurais jamais retrouvé la vieille puanteur de l’Intérieur, et sans elle je ne me serais jamais mis à mon Roman national. J’écris aujourd’hui grâce à la puanteur de Dunoyer comme je dessinais jadis grâce à la puanteur de Corbillon. Ou plutôt : j’écris aujourd’hui dans la puanteur de Dunoyer comme je dessinais jadis dans la puanteur de Corbillon. La puanteur de Dunoyer me rend malade comme la puanteur de Corbillon me rendait malade, mais c’est la première qui m’a permis de dessiner et c’est la seconde qui me permet aujourd’hui d’écrire. J’ai d’ailleurs établi très vite un rapport entre la puanteur de Dunoyer et la puanteur de Corbillon. Toutes les deux ont la même origine, la Place Beauvau. Dunoyer m’a dit qu’il avait eu son propre bureau à l’Intérieur, dans le même bâtiment où Corbillon avait le sien, orné du portrait de Fouché. Peut-être que le même portrait de Fouché ornait le bureau de Dunoyer, c’est même probable. J’ai pu mesurer dans les propos de Dunoyer la présence grandissante de la Police nationale-républicaine, et donc de Fouché. J’ai remarqué par ailleurs que Dunoyer avait le même sourire infâme que Corbillon, et sans doute Fouché avait-il le même (il ne sourit pas sur le tableau). J’ai compté le même nombre de taches brunes sur les mains de Fouché et sur celles de Corbillon (et de Mitterrand et de Poniatowski), mais je ne suis pas parvenu à compter les taches brunes sur les mains de Dunoyer, qui ne cesse de les bouger. Cependant, je suis certain que ses mains ont le même nombre de taches brunes que celles de Fouché, de Corbillon (et de Mitterrand et de Poniatowski). Cette coïncidence ne cesse de m’occuper depuis que j’écris mon Roman national. Assis à mon bureau placé juste à côté de la fenêtre donnant sur la roseraie, j’écris. Les premiers jours que je passais Place Beauvau, puis les premières semaines et les premiers mois, je ne pouvais m’empêcher d’observer Corbillon avec la même intensité que Collomb dans son manteau de la police vichyssoise. La peau de ses mains posées sur le bureau, à la fois translucide et parsemée de taches brunes, me dégoûtait plus que tout, et pourtant je m’obligeais à la contempler pendant de longues minutes, jusqu’à ce que l’envie de vomir me force à quitter la pièce pour me précipiter dans les toilettes. Je cesse un instant d’écrire pour regarder la roseraie. Dunoyer n’est pas encore arrivé avec sa livraison de crottin de cheval. Je vois juste l’entrée de la roseraie dans un coin de la fenêtre où j’ai légèrement entrouvert le rideau. Aujourd’hui, pour la première fois depuis longtemps, je n’ai pas rabattu les volets, car je dois observer la roseraie si je veux continuer à écrire mon Roman national. Je ne vais plus retrouver Dunoyer à la roseraie depuis plusieurs semaines, depuis qu’il m’a raconté ses activités professionnelles passées, mais je me souviens de ce qu’il m’a raconté et j’écris tout ce qu’il m’a raconté, souffrant à nouveau de la vieille puanteur de l’Intérieur. Un jour à la roseraie, Dunoyer a conclu son exposé sur la citoyenneté nationale-républicaine par ces quelques mots : « Bien entendu, seuls celles et ceux qui signent le « pacte de citoyenneté » obtiennent le statut de citoyen. Les autres n’ont plus leur place dans la République. Ils s’excluent eux-mêmes de la vie de la cité. Condamnés à l’échec scolaire, ils se livreront à diverses activités criminelles, seront arrêtés par la Police et finiront par avoir maille à partir avec la Justice. Nombre d’entre eux finiront en prison. Ainsi, faute de citoyenneté, ils disparaîtront naturellement de la société des citoyens, et ils ne pourront s’en prendre qu’à eux-mêmes. » Je note à présent ces propos avec le même sentiment de dégoût qu’au moment où je les ai entendus. J’ai posé un seau à côté de mon bureau, au cas où je serais pris par une soudaine envie de vomir. Fatigué de marcher dans la roseraie, Dunoyer s’était assis sur le banc où il aimait s’asseoir. Il avait encore grossi, et il paraissait épuisé. Il s’épongeait une nouvelle fois le front et la nuque en souriant, et je reconnus à nouveau le sourire infâme de Corbillon.


Sommaire du Roman national

© Sylvain Dammertal _ 15 juillet 2018

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