Oeuvres Ouvertes

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Roman national (28)

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Quand j’ai commencé ma carrière à l’Intérieur à la fin des années 50, le nombre des disparus s’élevait à quelques centaines par an, guère plus. Epaulé par la gendarmerie nationale, notre minuscule service gérait les dossiers les plus difficiles qui remontaient jusqu’au ministère. Chaque matin, Corbillon passait au secrétariat situé au rez-de-chaussée pour en prendre quelques-uns. Dès qu’il entrait dans la pièce, il lançait ses dossiers en direction de Fichieux qui bondissait de sa chaise en ouvrant grand la gueule pour saisir le dossier le plus volumineux d’un claquement de la mâchoire. Cette scène quotidienne amusait beaucoup Corbillon qui applaudissait comme un enfant en face d’un spectacle de marionnettes. Quant à Fichieux, il ne pouvait plus se passer de ce lancer de dossiers matinal. J’avais pris l’habitude de l’observer quand il arrivait le matin. Après avoir accroché son pardessus au porte-manteau, il s’asseyait à son bureau, l’air nerveux. Puis, sans jamais quitter la porte des yeux, mâchonnant un trombone, il ouvrait un dossier en cours de traitement qu’il faisait semblant d’examiner en le flairant du bout de la truffe. Quand les pas de Corbillon résonnaient dans le couloir, Fichieux se soulevait un peu sur sa chaise, tendant tous les muscles de son corps, et la porte à peine ouverte, il se jetait de toutes ses forces par-dessus son bureau et volait littéralement à travers la petite pièce. La souplesse de cet homme plutôt massif était surprenante. Il retombait sur le sol sans jamais se faire mal, juste aux pieds de Corbillon qui lui caressait le haut du crâne en lui susurrant ces quelques mots : « Tout doux, la Fich, tout doux, on se calme ». Et Fichieux, grognant de plaisir, revenait à son bureau à quatre pattes, tenant les dossiers dans sa gueule comme un bon chien de chasse. C’était le rituel quotidien de notre service. Quand Fichieux n’était pas là, Corbillon paraissait triste de ne pouvoir s’adonner à son activité matinale favorite. Il savait bien que je n’accepterais jamais de participer à ce jeu stupide. De toute façon, cela faisait bien longtemps que je n’examinais plus aucun dossier, trop occupé par mes dessins. Corbillon en était conscient, lui-même absorbé par sa Vie de Fouché et ses travaux d’écriture. Dans notre minuscule service, Fichieux était le seul à travailler sur les dossiers sensibles transmis par le secrétariat du ministère, et Corbillon lui faisait entièrement confiance. Fichieux, je l’ai déjà dit, était d’une efficacité redoutable. Morts ou vifs, il retrouvait tous les disparus, aucun ne lui échappait. Mais avec le temps, le nombre de disparus ne cessa d’augmenter, et de nouveaux services furent créés, équipés de techniques modernes d’investigation. Nous continuâmes de notre côté à travailler avec nos plumes d’acier, ce qui ne sembla déranger personne. Quand il m’arrivait de circuler dans les couloirs du ministère, ce qui était plutôt rare, on me dévisageait comme si j’avais été un visiteur, je me rendais alors compte que tout le monde ignorait mon existence. Au secrétariat, on connaissait Corbillon, mais personne n’était jamais monté jusqu’à notre service situé sous les combles au bout d’un étroit couloir auquel on accédait par une porte qui semblait condamnée. C’était une situation certes un peu étrange, mais plutôt confortable. Nos seuls visiteurs étaient les quelques pigeons qui nichaient sous le toit et qui venaient parfois donner un coup de bec à l’unique fenêtre de notre pièce, fenêtre aux vitres si sales qu’il leur était sans doute impossible de voir à travers les trois individus totalement absorbés par leurs tâches respectives, semblables à des passagers clandestins cachés au fond d’un cargo. Qui étaient les disparus dont s’occupait Fichieux ? « Il s’agit toujours de cas sensibles », m’avait dit Corbillon sur un ton mystérieux alors que je lui avais posé la question. J’essayais plusieurs fois de lire des rapports d’investigation que Fichieux déposait sur le bord de son bureau quand il avait fini de les rédiger, mais il émettait un grognement dissuasif dès que j’approchais. Des années plus tard, j’appris que les disparus en question étaient des personnalités issues de la haute fonction publique ou de la sphère politique. Leur disparition avait été soudaine. Un matin, ils avaient quitté leur domicile, et on les avait retrouvés quelques jours plus tard noyés dans une flaque d’eau ou dans la baignoire d’un hôtel perdu au milieu de nulle part. La personne qui m’avait informé avait visiblement eu accès aux rapports transmis par Fichieux. Il en parlait comme de simples procédures administratives visant à maquiller des assassinats en suicides pour lesquels on trouvait toujours un motif d’ordre personnel. Des officines privées plus ou moins liées à certains services de l’Intérieur avaient commandité ces crimes provoqués par des luttes politiques au sein même de l’appareil d’Etat. Rien que de très banal, au fond. Tous les Etats, même ceux qu’on disait démocratiques, avaient leur méthode pour liquider discrètement les gêneurs. Une fois le crime commis, on lançait un os au brave toutou Fichieux qui se dépêchait de retrouver le corps et de faire un rapport vite rangé parmi tous les dossiers des « disparitions élucidées ». L’essentiel en fin de compte, c’était que l’Etat continue à avoir une bonne gestion de ces disparus dont le nombre, avec les années, n’avait cessé de croître. Car rien, absolument rien de la vie du pays ne devait échapper à la surveillance de l’Etat, surtout pas ses propres crimes.


Sommaire du Roman national

© Sylvain Dammertal _ 16 juillet 2018

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