Oeuvres Ouvertes

depuis 2000

Roman national (29)

...

Assis sur le banc de la roseraie, Dunoyer continuait à s’éponger le front et la nuque, le sourire infâme de Corbillon collé sur le visage. « J’ai bien connu Corbillon, dit-il. Je venais souvent le voir à son bureau. À l’époque, il avait fini de rédiger sa Vie de Fouché et passait ses journées à copier des lettres de la Pieuvre. Nous avons tous reçu ses lettres. Il les envoyait aux rédactions des journaux, aux chaînes de télé, à tous les médias. On en recevait plusieurs chaque semaine, elles traitaient toutes des problématiques sécuritaires qui agitaient l’actualité. Il fallait d’abord les décrypter, l’écriture était minuscule. Mais comme leur contenu était riche ! Elles nous apprenaient à traiter l’information d’un point de vue unique, c’est-à-dire national-républicain. Il y était question d’immigration, de terrorisme, de trafic de stupéfiants dans les banlieues, de trafics d’armes dans ces mêmes banlieues, de communautarisme, d’islam, enfin de tout ce qui nous occupe aujourd’hui en permanence. Corbillon a compris très tôt que la République devait être défendue contre la montée de la barbarie sous toutes ses formes et qu’il fallait fonder une nouvelle unité nationale, au-delà des partis politiques. C’était très novateur, à la fois gaulliste et pétainiste, si vous voulez. Corbillon me disait souvent : « La vraie France, c’est la République. Dans la République, il n’y a plus ni droite ni gauche, la gauche est devenue la droite, la gauche s’est fondue dans la droite et la droite a absorbé l’extrême droite. Il n’y a plus que l’unité nationale. » Il travaillait à ce qu’il appelait la « fouchéisation des esprits », c’est-à-dire à un contrôle total des forces de police sur la vie de chacun. Il prônait l’installation de vidéos de surveillance dans tout le pays, et même à l’intérieur des maisons et des appartements. Il était favorable à la création d’un réseau d’échanges que tout le monde utiliserait, ce fut le Web. La moindre activité individuelle, la moindre opinion personnelle devait être enregistrée et fichée. Tous ceux qui tentaient d’échapper à ce vaste réseau de surveillance devaient être surveillés avec encore plus de vigilance, d’où la création de nouveaux services Place Beauvau où l’on ne s’occupait que de ces disparus d’un nouveau genre. Les agents de Corbillon travaillaient tous dans les médias, ils étaient ce qu’on appelait des communicants, diffusant en permanence les informations transmises par l’Intérieur et lui en apportant de nouvelles. Les échanges entre l’Intérieur et les médias étaient permanents, une entente parfaite régnait entre l’Etat et ses organes de communication. Quand je rendais visite à Corbillon dans son bureau miteux, j’étais fasciné par l’abnégation de cet homme qui, toute la journée, travaillait sous les ordres de Fouché. Cette fusion entre les deux hommes, à près de deux siècles de distance, était admirable. Je me souviens vous avoir vu dans le bureau de Corbillon, Delafouche, vous étiez tellement occupé par vos dessins que vous n’avez même pas remarqué ma présence. Corbillon et moi, nous vous regardions dessiner avec une certaine tendresse. Vous étiez pâle, vous aviez l’air malade, il vous arrivait de sortir précipitamment de la pièce avant de revenir vous remettre au travail. Je vous regardais dessiner par-dessus votre épaule, j’admirais beaucoup vos œuvres. Vous dessiniez Mitterrand et Le Pen à la perfection, vous aviez parfaitement saisi leur fusion nationale-républicaine à partir de la guerre d’Algérie. Année après année, je vous ai vu progresser. Je savais que vous jetiez tous vos dessins à la corbeille à papier. Certains soirs, il m’arrivait de passer dans votre bureau pour en sauver quelques-uns. Je les ai ici, vous pourrez les récupérer si vous le souhaitez. Je vous ai tout de suite reconnu quand je suis arrivé à la résidence. Je suis heureux de voir que vous allez mieux, et surtout que nous puissions nous rencontrer tous les matins à la roseraie, et enfin discuter ensemble. Est-ce que vous dessinez toujours ? ». Il me faut avancer plus vite dans la rédaction de mon Roman national. Il me reste peu de temps. Je n’ai encore rien écrit sur Sarkozy qui fut un ministre de l’Intérieur particulièrement infâme. Sarkozy a sans doute beaucoup étudié Mitterrand, qui avait lui-même beaucoup étudié Fouché. Tout se tient. Tous ces êtres abominables sont reliés entre eux. Tous ces ministres de la Police font partie de la même communauté de crapules, cela ne fait aucun doute. Les premiers temps, Mitterrand et Sarkozy s’entendirent à merveille. Le second, ministre du budget à l’époque, se considérait comme l’élève du premier, momifié de son vivant en « monarque républicain ». Le moindre geste, la moindre expression de Mitterrand fascinait Sarkozy. Il aurait aimé lui baiser l’une de ses mains jaunes à chacune de ses apparitions, mais se contentait de diriger vers lui de suaves regards au cours du Conseil des ministres. Mitterrand emmenait parfois Sarkozy en voyage. Dans l’avion qui les emmenait à Prague, à Budapest ou dans d’autres capitales d’Europe de l’est, le Président et son ministre assis côte à côte supervisaient des dossiers sensibles concernant l’asservissement économique des anciens pays communistes au sein de la zone euro qui se mettait en place. L’impressionnante crapulerie de Mitterrand qui était passé de violents discours contre le capitalisme mondial à une défense inconditionnelle de la politique néolibérale européenne remplissait Sarkozy d’admiration. Il connaissait parfaitement le parcours politique de Mitterrand depuis Vichy jusqu’à l’Elysée, il s’était fait raconter toutes ses trahisons et ses manigances pour gravir un à un les échelons de l’Etat, il connaissait chacun de ses crimes pendant la guerre d’Algérie, il avait étudié avec passion chacune de ses batailles contre ses rivaux au sein du parti socialiste, et s’il rêvait de l’Intérieur, c’était pour suivre le même parcours de félonie, d’infamie et de cynisme. « Cet homme est un artiste du crime politique ! », s’exclamait Sarkozy en ajoutant un nouveau document au dossier Mitterrand qu’il avait commencé à composer dès son plus jeune âge. Il n’y avait désormais plus rien qu’il ignorât concernant la vie et l’œuvre de son idole. Travaillant enfin à ses côtés à une politique monétaire dévastatrice qui allait paupériser de larges pans de la population européenne, il jubilait à chaque instant en admirant l’image de bonté et de sagesse qu’était parvenu à construire le vieil homme à destination de son opinion publique. On pouvait donc être un criminel d’Etat et se faire aimer par des millions de gens ! On pouvait donc avoir servi Pétain et passer pour un grand démocrate ! Cette découverte comblait d’aise Sarkozy dont l’ambition politique s’affermit au contact de Mitterrand. « Un jour, et plus vite que lui, je parviendrai au sommet de l’Etat, se disait-il en secret, et pour cela j’emploierai tous les moyens et commettrai tous les crimes possibles ! » Mitterrand, quant à lui, se méfiait de Sarkozy. « Cet homme est dangereux, dit-il à un proche, trop dangereux. Je sens chez lui une puissante passion du crime. Je sais qu’il a déjà commis d’innombrables méfaits, certains particulièrement ignobles. Je me méfie de tous ceux qui m’entourent, mais encore plus de lui, et je veille à ce qu’il ne m’approche pas trop, car il serait capable de me tuer sur un simple coup de tête, tellement il est impétueux et imprévisible. » Après le dîner, je passe lire le journal dans la salle de convivialité. Tiens, Collomb a tenu à nouveau des propos ignobles sur les Africains qui ont risqué leur vie en traversant la Méditerranée. Je ne sais plus exactement qui a présenté Collomb à Le Pen. Mitterrand ou Chevènement, certainement Mitterrand qui n’a jamais rompu avec Le Pen. Il a dû l’inviter à l’un de ces fameux dîners annuels qu’il organisait à l’Elysée, auxquels était convié tout l’arrière-ban de l’extrême droite française, et notamment ses anciens amis Croix-de-feu des années 30. Tous les journalistes parisiens connaissaient l’existence de ces rencontres et se taisaient, par respect pour le vieux chantre de la « France unie » qui, avec ce slogan, était enfin revenu au pétainisme de sa jeunesse. Atteint par la maladie, ce retour aux sources l’avait, selon plusieurs témoignages, rasséréné. Il ne pouvait pas finir sa vie dans le mensonge en jouant à l’homme de gauche jusqu’au bout. Le Pen était toujours invité à ces dîners, possible que Mitterrand lui ait présenté Collomb qui rêvait de devenir un jour ministre de l’Intérieur et qui allait devoir fourbir ses armes pendant des années en tant que maire de Lyon, excitant sa police municipale contre les réfugiés et les roms. Tous les politiciens qui ont voulu récemment devenir ministre de l’Intérieur se sont fait coacher par Le Pen. Le Pen connaissait tous les petits trucs, savait comment agiter les esprits avec des slogans racistes particulièrement efficaces. Tous les ministres de l’Intérieur français ont été nourris par le lepénisme et se sont abreuvés directement à la source, faisant régulièrement des séjours au manoir de Montretout pour s’imprégner de la pensée du Führer borgne. J’ai rêvé cette nuit de ces retrouvailles de l’extrême droite française au grand complet à l’Elysée, et à peine réveillé je m’assois à mon bureau et me mets à écrire, intégrant cette scène à mon Roman national. Le finirai-je un jour ? Place Beauvau, j’ai appris que la crapulerie française était infinie. Ne suis-je pas condamné à écrire le Roman national jusqu’à la fin de mes jours et à le laisser inachevé ? Dehors il fait jour. J’ouvre grand les volets. Une légère brise amène le parfum des roses jusqu’à ma fenêtre. Dunoyer circule déjà dans la roseraie et me fait un signe de la main pour m’inviter à le rejoindre. À lui tout seul, Dunoyer est plus abject que Corbillon et Fouché réunis, cela ne fait aucun doute. Légèrement nauséeux, je referme la fenêtre et retourne à mon bureau.


Sommaire du Roman national

© Sylvain Dammertal _ 16 juillet 2018

Un message, un commentaire ?

modération a priori

Ce forum est modéré a priori : votre contribution n’apparaîtra qu’après avoir été validée par un administrateur du site.

Qui êtes-vous ?
Votre message
  • Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.

  • Lien hypertexte

    (Si votre message se réfère à un article publié sur le Web, ou à une page fournissant plus d’informations, vous pouvez indiquer ci-après le titre de la page et son adresse.)