Oeuvres Ouvertes

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Journal de Kafka (II, 6) : Je ne m’endors pas répondit-il

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Je ne m’endors pas répondit-il et en ouvrant les yeux il hocha la tête. Si je m’endormais, comment pourrais-je donc te surveiller ? Et est-ce que je ne dois pas le faire ? N’est-ce pas pour cela qu’autrefois tu t’accrochais à moi devant l’église ? Oui c’était il y a longtemps, nous le savons, laisse donc la montre dans ta poche.
Il est très tard en effet dis-je. Je ne pus m’empêcher de sourire un peu et pour le cacher je regardais fixement à l’intérieur de la maison.
Est-ce que ça te plaît vraiment comme ça ? Tu voudrais donc monter, tu aimerais vraiment monter ? Dis-le donc, je ne vais pas te mordre. Ecoute, si tu crois que tu seras mieux en haut qu’en bas, eh bien vas-y, monte tout de suite, sans penser à moi. Qu’à mon avis – soit l’avis de n’importe quel passant – tu redescendras bientôt, et qu’il sera bon que quelqu’un soit resté ici d’une manière ou d’une autre, quelqu’un dont tu ne regarderas pas du tout le visage, mais qui te prendra par le bras te redonnera de la force en te faisant boire du vin dans un café proche puis te conduira dans sa chambre qui, si misérable soit-elle, a tout de même quelques vitres entre elle et la nuit, de cet avis tu peux provisoirement te moquer. C’est vrai, et je le répéterai devant qui tu voudras, notre vie en bas est pénible, elle est même dégueulasse, mais mon cas est à présent désespéré que je sois couché ici dans le caniveau et retienne l’eau de pluie ou que je boive du champagne en haut avec les mêmes lèvres ça ne fait pas de différence. D’ailleurs je n’ai même pas le choix entre les deux, il ne m’arrive jamais quelque chose qui éveille l’attention des gens, comment cela pourrait-il se produire au milieu de l’organisation des cérémonies qui me sont nécessaires et sous lesquelles je ne peux que continuer à ramper pas mieux qu’un cafard. Mais qui sait tout ce qu’il y a en toi, tu as du courage ou du moins tu crois en avoir, alors essaie, que risques-tu, avec un peu d’attention on se reconnaît souvent dans le visage du domestique à la porte.
Si seulement j’étais sûr que tu es sincère avec moi. Je serais en haut depuis longtemps. Mais comment pourrais-je acquérir la certitude que tu es sincère avec moi. Tu me regardes maintenant comme si j’étais un petit enfant, cela ne m’aide en rien, cela rend les choses encore plus compliquées. Mais peut-être veux-tu compliquer les choses. Je ne supporte plus l’air de la rue, c’est donc que j’appartiens déjà à la société d’en haut, quand j’y fais attention, la gorge me gratte, et voilà d’ailleurs je tousse as-tu donc une idée de ce que je deviendrai en haut. Et le pied que je poserai en entrant dans la salle sera transformé avant que je traîne l’autre.
Tu as raison, je ne suis pas sincère avec toi.


Sommaire du deuxième cahier

© Franz Kafka_traduction & appareil critique par Laurent Margantin _ 20 juillet 2018

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