Œuvres ouvertes

Journal de Kafka (II, 7) : Mais oublier n’est pas ici le mot juste

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Mais oublier n’est pas ici le mot juste. La mémoire de cet homme a aussi peu souffert que son imagination. Mais elles ne sont tout simplement pas capables de déplacer des montagnes ; l’homme est à présent en dehors de notre peuple, hors de notre humanité, il est constamment affamé, il ne possède que l’instant toujours recommencé du tourment, jamais suivi par l’étincelle d’un instant de repos, il n’a toujours qu’une seule chose : ses souffrances et pas de deuxième chose au monde qui pourrait se faire passer pour un remède, il a juste assez de sol pour ses deux pieds, juste assez d’appui pour ses deux mains, c’est-à-dire nettement moins que le trapéziste au music-hall pour lequel on a encore tendu un filet en bas. Nous autres, c’est notre passé et notre futur qui nous tiennent, nous passons presque tout notre temps libre et combien de nos heures de travail à les maintenir en équilibre en les faisant flotter de haut en bas. Ce que l’avenir a de plus en étendue, le passé le remplace par du poids et à leur terme on ne peut plus distinguer les deux plus tard la petite enfance s’éclaire comme l’avenir et la fin de l’avenir est déjà connue à travers tous nos soupirs et le passé. Ainsi se ferme presque ce cercle au bord duquel nous allons. Certes, ce cercle nous appartient, mais il nous appartient aussi longtemps que nous le tenons, il suffit que nous nous en écartions une seule fois à cause de quelque absence, d’une distraction une frayeur, un étonnement, une fatigue, pour que ne le perdions au sein de l’espace, jusque-là nous avions le nez planté dans le cours du temps, à présent nous reculons, nageurs passés, promeneurs présents et sommes perdus. Nous sommes en dehors de la Loi, personne ne le sait et pourtant chacun nous traite d’après elle.

Ce que je


Sommaire du deuxième cahier

© Franz Kafka_traduction & appareil critique par Laurent Margantin _ 23 juillet 2018

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