Oeuvres Ouvertes

depuis 2000

Journal de Kafka (II, 9) : Le consul Claudel

...

6 XI 10

Conférence d’une Madame Chenu sur Musset. Habitude qu’ont les femmes juives de faire claquer leur langue, compréhension du français à travers toutes les préparations et les difficultés de l’anecdote jusqu’au point où, juste avant la conclusion qui, sur les ruines de toute l’anecdote, doit continuer à vivre dans le cœur, le français s’éteint sous nos yeux, peut-être avons-nous fait trop d’efforts jusque là, les gens qui comprennent le français et qui ont assez entendu partent avant la fin, les autres sont loin d’avoir assez entendu, acoustique de la salle qui favorise davantage les quintes de toux dans les loges que la conférence ; souper chez Rachel elle lit Racine : Phèdre avec Musset, le livre est posé entre eux sur la table sur laquelle il y a d’ailleurs toutes sortes de choses. Le consul Claudel, éclat de ses yeux que son large visage reçoit et réfléchit, il ne cesse de vouloir prendre congé, il y parvient d’ailleurs en particulier mais pas en général, car dès qu’il a pris congé d’une personne une autre personne se présente, derrière laquelle se range à nouveau celle dont il vient de prendre congé. Au-dessus de l’estrade, il y a une galerie pour l’orchestre. On est gêné par tous les bruits possibles. Un serveur dans le couloir, des gens dans leurs chambres, un piano, un orchestre à cordes au loin, des coups de marteaux et enfin une dispute qu’il est très difficile de localiser, ce qui est irritant. Dans une loge, une dame avec des diamants à ses boucles d’oreilles dont la lumière ne cesse de changer. À la caisse, des jeunes gens habillés en noir, membres d’un cercle français. L’un d’eux salue d’une révérence appuyée qui fait passer ses yeux au ras du sol. Un grand sourire aux lèvres. Ce qu’il ne fait qu’avec les jeunes filles, les hommes, il les dévisage aussitôt sans se gêner, la bouche figée dans une expression sérieuse, ce par quoi il accorde en même temps à la précédente façon de saluer le statut d’une cérémonie peut-être ridicule mais en tout cas inévitable.


- "Souper chez Rachel elle lit Racine : Phèdre avec Musset, le livre est posé entre eux sur la table sur laquelle il y a d’ailleurs toutes sortes de choses."

Marguerite A. Chenu était une conférencière parisienne. Elle est à Prague début novembre 1910, où elle donne trois conférences au Palace-Hotel. La deuxième conférence à laquelle assiste Kafka est consacrée à Alfred de Musset et a lieu le 5 novembre. La même année, une soirée semblable, cette fois à Paris, est annoncée dans le Figaro (23 janvier 1910)

Lors de la soirée pragoise, Madame Chenu a lu Un Souper chez Rachel d’Alfred de Musset, récit d’un dîner chez l’actrice Elisa Rachel Félix (1821-1858), rendue célèbre par son interprétation du Phèdre de Racine. Certains passages ce livre éclairent quelques lignes écrites par Kafka dans son Journal :

Eh bien, je veux jouer Phèdre. On me dit que je suis trop jeune, que je suis trop maigre, et cent autres sottises. Moi, je réponds : C’est le plus beau rôle de Racine ; je prétends le jouer. (...) Voulez-vous que j’aille chercher le livre ? Nous lirons la pièce ensemble. (...) Rachel se lève et sort ; au bout d’un instant, elle revient tenant dans ses mains le volume de Racine ; son air et sa démarche ont je ne sais quoi de solennel et de religieux ; on dirait un officiant qui se rend à l’autel, portant les ustensiles sacrés. Elle s’asseoit près de moi et mouche la chandelle. (...) Rachel et moi nous commençons à lire Phèdre, le livre posé sur la table entre nous deux. (...) La fatigue, un peu d’enrouement, le punch, l’heure avancée, une animation presque fiévreuse sur ces petites joues entourées d’un bonnet de nuit, je ne sais quel charme inouï répandu dans tout son être, ces yeux brillants qui me consultent, un sourire enfantin qui trouve moyen de se glisser au milieu de tout cela ; enfin, jusqu’à cette table en désordre (...).

- "Le consul Claudel"

Après la Chine, et avant l’Allemagne, Paul Claudel (1868-1955) était en poste au consulat de Prague entre décembre 1909 et septembre 1911. Il était âgé de 42 ans et était déjà connu comme poète et dramaturge, il est vraisemblable que Kafka (qui dit avoir lu Apollinaire quelques années plus tard à Gustav Janouch) connaissait, sinon ses œuvres publiées à cette époque, du moins sa réputation d’homme de lettres. Voici ce que dit Didier Montagné, directeur de l’institut français de Prague, du séjour de Claudel dans cette ville :

Ici, il arrive dans un pays froid, il le dit « le bivouac glacial de Prague ». Il n’a pas évalué tout ce que pouvait représenter cette ville-là qui était à cette époque assez petite. Diplomatiquement il dépendait de l’ambassadeur de Vienne. Je pense qu’on ne peut pas dire que pour Claudel il y ait une influence immédiate de Prague sur son travail. Il y en a une que je vois quand même, c’est qu’ici il a écrit deux oeuvres majeures, « L’Otage » et « L’Annonce faite à Marie » qu’il a complètement refaite. Il a trouvé aussi des rudiments des ébauches pour « Le Soulier de satin », il ne faut pas l’oublier, et même pour « La Cantate à trois voix ». En fait il a eu ici une sorte de pause et de maturation.

Pour en savoir plus : Paul Claudel, les années de Prague.


Sommaire du deuxième cahier

© Franz Kafka_traduction & appareil critique par Laurent Margantin _ 27 juillet 2018

Un message, un commentaire ?

modération a priori

Ce forum est modéré a priori : votre contribution n’apparaîtra qu’après avoir été validée par un administrateur du site.

Qui êtes-vous ?
Votre message
  • Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.

  • Lien hypertexte

    (Si votre message se réfère à un article publié sur le Web, ou à une page fournissant plus d’informations, vous pouvez indiquer ci-après le titre de la page et son adresse.)