Œuvres ouvertes

De mesnager sa volonté (2) / Montaigne

Autre extrait du chapitre 10 du Livre III

"Tout de mesme, qui abandonne en son propre, le sainement et gayement vivre, pour en servir autruy, prent à mon gré un mauvais et desnaturé party."

"La pauvreté des biens, est aisée à guerir ; la pauvreté de l’ame, impossible."

La plus part des regles et preceptes du monde prennent ce train, de nous pousser hors de nous, et chasser en la place, à l’usage de la societé publique. Ils ont pensé faire un bel effect, de nous destourner et distraire de nous ; presupposans que nous n’y tinsions que trop, et d’une attache trop naturelle ; et n’ont espargné rien à dire pour cette fin. Car il n’est pas nouveau aux sages, de prescher les choses comme elles servent, non comme elles sont. La verité a ses empeschements, incommoditez et incompatibilitez avec nous. Il nous faut souvent tromper, afin que nous ne nous trompions. Et siller nostre veuë, eslourdir nostre entendement, pour les redresser et amender. Imperiti enim judicant, et qui frequenter in hoc ipsum fallendi sunt, ne errent. Quand ils nous ordonnent, d’aymer avant nous, trois, quatre, et cinquante degrez de choses ; ils representent l’art des archers, qui pour arriver au poinct, vont prenant leur visée grande espace au dessus de la bute. Pour dresser un bois courbe, on le recourbe au rebours.

J’estime qu’au temple de Pallas, comme nous voyons en toutes autres religions, il y avoit des mysteres apparens, pour estre montrez au peuple, et d’autres mysteres plus secrets, et plus haults, pour estre montrés seulement à ceux qui en estoyent profez. Il est vray-semblable qu’en ceux-cy, se trouve le vray poinct de l’amitié que chacun se doit : Non une amitié faulce, qui nous faict embrasser la gloire, la science, la richesse, et telles choses, d’une affection principalle et immoderée, comme membres de nostre estre ; ny une amitié molle et indiscrette ; en laquelle il advient ce qui se voit au lierre, qu’il corrompt et ruyne la paroy qu’il accole : Mais une amitié salutaire et reiglée ; esgalement utile et plaisante. Qui en sçait les devoirs, et les exerce, il est vrayement du cabinet des muses ; il a attaint le sommet de la sagesse humaine, et de nostre bon heur. Cettuy-cy, sçachant exactement ce qu’il se doit ; trouve dans son rolle, qu’il doit appliquer à soy, l’usage des autres hommes, et du monde ; et pour ce faire, contribuer à la societé publique les devoirs et offices qui le touchent. Qui ne vit aucunement à autruy, ne vit guere à soy. Qui sibi amicus est, scito hunc amicum omnibus esse. La principale charge que nous ayons, c’est à chacun sa conduite. Et est ce pourquoy nous sommes icy. Comme qui oublieroit de bien et saintement vivre ; et penseroit estre quitte de son devoir, en y acheminant et dressant les autres ; ce seroit un sot : Tout de mesme, qui abandonne en son propre, le sainement et gayement vivre, pour en servir autruy, prent à mon gré un mauvais et desnaturé party.

Je ne veux pas, qu’on refuse aux charges qu’on prend, l’attention, les pas, les parolles, et la sueur, et le sang au besoing :

non ipse pro charis amicis

Aut patria timidus perire.

Mais c’est par emprunt et accidentalement ; L’esprit se tenant tousjours en repos et en santé : non pas sans action, mais sans vexation, sans passion. L’agir simplement, luy couste si peu, qu’en dormant mesme il agit. Mais il luy faut donner le bransle, avec discretion : Car le corps reçoit les charges qu’on luy met sus, justement selon qu’elles sont : l’esprit les estend et les appesantit souvent à ses despens, leur donnant la mesure que bon luy semble. On faict pareilles choses avec divers efforts, et differente contention de volonté. L’un va bien sans l’autre. Car combien de gens se hazardent tous les jours aux guerres, dequoy il ne leur chault : et se pressent aux dangers des battailles, desquelles la perte, ne leur troublera pas le voisin sommeil ? Tel en sa maison, hors de ce danger, qu’il n’oseroit avoir regardé, est plus passionné de l’yssue de cette guerre, et en a l’ame plus travaillée, que n’a le soldat qui y employe son sang et sa vie. J’ay peu me mesler des charges publiques, sans me despartir de moy, de la largeur d’une ongle, et me donner à autruy sans m’oster à moy.

Cette aspreté et violence de desirs, empesche plus, qu’elle ne sert à la conduitte de ce qu’on entreprend. Nous remplit d’impatience envers les evenemens, ou contraires, ou tardifs : et d’aigreur et de soupçon envers ceux, avec qui nous negotions. Nous ne conduisons jamais bien la chose de laquelle nous sommes possedez et conduicts.

male cuncta ministrat

Impetus.

Celuy qui n’y employe que son jugement, et son addresse, il y procede plus gayement : il feint, il ploye, il differe tout à son aise, selon le besoing des occasions : il faut d’atteinte, sans tourment, et sans affliction, prest et entier pour une nouvelle entreprise : il marche tousjours la bride à la main. En celuy qui est enyvré de cette intention violente et tyrannique, on voit par necessité beaucoup d’imprudence et d’injustice. L’impetuosité de son desir l’emporte. Ce sont mouvemens temeraires, et, si fortune n’y preste beaucoup, de peu de fruict. La philosophie veut qu’au chastiement des offences receuës, nous en distrayons la cholere : non afin que la vengeance en soit moindre, ains au rebours, afin qu’elle en soit d’autant mieux assenee et plus poisante : A quoy il luy semble que cette impetuosité porte empeschement. Non seulement la cholere trouble : mais de soy, elle lasse aussi les bras de ceux qui chastient. Ce feu estourdit et consomme leur force. Comme en la precipitation, festinatio tarda est. La hastiveté se donne elle mesme la jambe, s’entrave et s’arreste. Ipsa se velocitas implicat. Pour exemple. Selon ce que j’en vois par usage ordinaire, l’avarice n’a point de plus grand destourbier que soy-mesme. Plus elle est tendue et vigoureuse, moins elle en est fertile. Communement elle attrape plus promptement les richesses, masquée d’un image de liberalité.

Un gentil-homme tres-homme de bien, et mon amy, cuyda brouiller la santé de sa teste, par une trop passionnée attention et affection aux affaires d’un Prince, son maistre. Lequel maistre, s’est ainsi peinct soy-mesmes à moy : Qu’il voit le poix des accidens, comme un autre : mais qu’à ceux qui n’ont point de remede, il se resoult soudain à la souffrance : aux autres, apres y avoir ordonné les provisions necessaires, ce qu’il peut faire promptement par la vivacité de son esprit, il attend en repos ce qui s’en peut ensuivre. De vray, je l’ay veu à mesme, maintenant une grande nonchalance et liberté d’actions et de visage, au travers de bien grands affaires et bien espineux. Je le trouve plus grand et plus capable, en une mauvaise, qu’en une bonne fortune. Ses pertes luy sont plus glorieuses, que ses victoires, et son deuil que son triomphe.

Considerez, qu’aux actions mesmes qui sont vaines et frivoles : au jeu des eschecs, de la paulme, et semblables, cet engagement aspre et ardant d’un desir impetueux, jette incontinent l’esprit et les membres, à l’indiscretion, et au desordre. On s’esblouit, on s’embarasse soy mesme. Celuy qui se porte plus moderément envers le gain, et la perte, il est tousjours chez soy. Moins il se pique et passionne au jeu, il le conduit d’autant plus avantageusement et seurement.

Nous empeschons au demeurant, la prise et la serre de l’ame, à luy donner tant de choses à saisir. Les unes, il les luy faut seulement presenter, les autres attacher, les autres incorporer. Elle peut voir et sentir toutes choses, mais elle ne se doit paistre que de soy : Et doit estre instruicte, de ce qui la touche proprement, et qui proprement est de son avoir, et de sa substance. Les loix de nature nous apprennent ce que justement, il nous faut. Apres que les sages nous ont dit, que selon elle personne n’est indigent, et que chacun l’est selon l’opinion, ils distinguent ainsi subtilement, les desirs qui viennent d’elle, de ceux qui viennent du desreglement de nostre fantasie. Ceux desquels on voit le bout, sont siens, ceux qui fuyent devant nous, et desquels nous ne pouvons joindre la fin, sont nostres. La pauvreté des biens, est aisée à guerir ; la pauvreté de l’ame, impossible.

Nam si, quod satis est homini, id satis esse potesset,

Hoc sat erat : nunc, quum hoc non est, quî credimus porro,

Divitias ullas animum mi explere potesse ?

Socrates voyant porter en pompe par sa ville, grande quantité de richesse, joyaux et meubles de prix : Combien de choses, dit-il, je ne desire point !

© Montaigne _ 29 avril 2010

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