Éditions Œuvres ouvertes

Journal de Kafka (II, 30) : Je suis comme ma propre pierre tombale

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15 XII 1910 Je ne crois tout simplement pas aux conclusions que je tire de mon état actuel qui dure maintenant depuis déjà presque un an, mon état est trop sérieux pour cela. Je ne sais même pas si je peux dire que ce n’est pas un état nouveau. Mais voici ce que je pense vraiment : cet état est nouveau, j’en ai connu de semblables, mais encore jamais un identique à celui-ci. Je suis comme si j’étais en pierre, je suis comme ma propre pierre tombale, il n’y a là aucun interstice pour le doute ou la foi, pour l’amour ou le dégoût, pour le courage ou la peur en particulier ou en général, ne vit qu’un vague espoir, mais pas mieux que les inscriptions sur les pierres tombales. Pratiquement aucun mot que j’écris ne s’accorde à l’autre, j’entends les consonnes qui font un bruit de tôles qu’on frotte l’une contre l’autre et les voyelles chantent là-dessus comme des nègres d’Exposition. Mes doutes se tiennent en cercle autour de chaque mot, je les vois avant le mot, mais comment donc ! je ne vois pas du tout le mot, ça je l’invente. Ce ne serait pas là le plus grand malheur, il me faudrait juste pouvoir inventer des mots capables de souffler l’odeur de cadavre dans une autre direction afin qu’elle ne nous vienne pas en pleine face, moi et le lecteur. Quand je m’assois à ma table de travail pour écrire, je ne me sens pas plus à l’aise que quelqu’un qui tombe en plein trafic place de l’Opéra et qui se casse les deux jambes. Toutes les voitures, silencieuses tout en faisant du bruit, viennent de tous les sens et cherchent à aller dans tous les sens, mais la souffrance de cet homme assure mieux l’ordre que les agents de police, souffrance qui lui ferme les yeux et vide la place et les rues sans que les voitures soient obligées de faire demi-tour. Toute cette vie lui fait mal, car il est un obstacle à la circulation, mais le vide n’en est pas moins douloureux, car il libère sa véritable souffrance.


- Place de l’Opéra : en octobre 1910, Franz Kafka et Max Brod avaient séjourné à Paris.


Sommaire du deuxième cahier

© Franz Kafka_traduction & appareil critique par Laurent Margantin _ 12 août 2018

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