Éditions Œuvres ouvertes

Google Death (5) : Condamnation

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À ma mort, j’avais 43 ans. Je suis né dans les années 70, mes parents étaient ouvriers agricoles. À la maison, mes parents, mes frères et mes sœurs, mes oncles et mes tantes, tout le monde buvait. Pour mes dix ans, mon père m’a offert ma première bouteille de whisky. Je l’ai bue avec des copains.
L’alcool nous permettait de supporter les journées de travail aux champs en pleine chaleur. Les maîtres – c’est comme ça qu’on les appelait – étaient colériques et nous frappaient souvent.
La plupart des soirées, on les passait en famille. Les grands-parents, les oncles et les tantes habitaient dans le même quartier et venaient souvent chez nous pour boire quelques verres.
Les soirées finissaient toujours par des bagarres. Mon père se battait avec un de mes oncles. Ma propre mère se battait avec une de mes cousines. Les vieux étaient assis dans la cour où ça se passait et regardaient. Souvent, tout le monde rigolait à la fin. Parfois, les gendarmes venaient parce que les voisins s’étaient plaints à cause du tapage nocturne. Un jour, ils ont embarqué mon père qui n’est revenu que le lendemain. Il avait honte devant nous ses enfants.
À l’école, on buvait aussi. Les professeurs ne comprenaient pas pourquoi on était si violents.
— Dès la récréation de dix heures, ils se castagnent dans la cour. On a souvent du mal à les séparer, car ils sont plus forts que nous. Ils ne vont plus en cours, on les envoie à l’infirmerie. Qu’est-ce qu’ils vont devenir, ces gosses ?
C’est en me bagarrant avec lui que je suis devenu ami avec Fric. Fric, c’était son surnom, il s’appelait Jean-Pierre en vérité, mais tout le monde l’appelait Fric car il ne pensait qu’à trouver des sous pour boire.
Les années ont passé. Je me suis installé dans une case en tôle sans eau et électricité. Fric et moi, on est restés amis même après mon mariage. Comme il n’y avait pas de travail dans le coin, Fric et moi, on mendiait.
On gagnait tout juste de quoi acheter une bouteille de whisky à dix euros dans le Leader Price du quartier. On buvait la bouteille ensemble, errant de boutique en boutique. Quand on n’avait rien à boire, la Chinoise nous servait un petit verre dans un coin de son épicerie.
C’est comme ça qu’on a vécu pendant des années.
Puis il y a eu ce billet de vingt euros que quelqu’un avait laissé dans le distributeur. On l’a dépensé en alcool, mais Fric a bu plus que moi. J’ai frappé Fric qui ne réagissait pas, trop saoul. J’avais déjà blessé Fric un jour et les gendarmes m’avaient arrêté, mais là j’ai frappé encore plus fort, fou de rage.
Fric avait la gueule complètement ravagée, une ambulance l’a emmené. Je ne l’ai plus jamais revu, ni ma femme et mes trois enfants.
Moi, on m’a jugé en comparution immédiate.
La juge a dit :
— Toute la misère du monde se retrouve dans votre penchant pour l’alcool.
J’ai bafouillé deux-trois mots pour dire que je regrettais. Mais j’ai quand même pris un an ferme, plus une année, car la juge a décidé de révoquer un sursis.
La prison, dans la famille, on savait que c’était au programme un jour ou l’autre. Dans la vie, il y avait l’école, le travail si on avait de la chance, mais même avec du travail il y avait la prison un jour.
La prison, on ne pouvait pas s’y préparer.
La famille, la boisson, les bagarres, ça s’arrêtait d’un seul coup.
Je me suis retrouvé dans une cellule avec quatre inconnus à la violence froide. On ne se battait plus, cette violence-là surgissait tout à coup et vous tuait.
J’ai préféré en finir avant.
Une nuit, pendant que les autres dormaient, je me suis pendu avec mon drap. Malgré la peur et la douleur, la mort a été un soulagement.
Je ne sais pas comment vous êtes tombé sur moi. Je vous vois derrière votre écran, vous entendez ma voix. C’est toujours la même histoire que je raconte, de toute façon je n’en ai pas d’autre.


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© Sylvain Dammertal _ 20 août 2018

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