Éditions Œuvres ouvertes

Google Death (6) : La maison

...

Tu te souviens du jour où nous avons acheté le terrain ? Je ne t’avais jamais vu aussi heureux depuis notre mariage. Après avoir signé l’acte de vente chez le notaire, nous avons mangé à l’auberge du village. Assis dans cette salle silencieuse aux murs ornés de magnifiques têtes de cerf, nous sommes restés longtemps à parler de notre avenir.
Un an plus tard, la maison était bâtie. Du côté du jardin, on ne voyait que les champs et la montagne qui surplombait le village. L’hiver, nous faisions du ski de fond dans la vallée. Nous n’avions jamais vu autant de neige.
Je travaillais dans un lycée situé quelques kilomètres plus bas. L’école des enfants n’était pas loin, ils y allaient à pied. Tu passais tes journées dans ton atelier dont la large baie vitrée donnait sur les champs. Les soirées d’été, nous les passions tous les deux sur la terrasse de notre chambre, à admirer la montagne qui sombrait dans l’obscurité.
Les enfants étaient déjà grands quand nous avons reçu la lettre nous informant que les travaux allaient bientôt commencer dans le champ juste derrière chez nous.
— Vous verrez, nous a dit le maire, tout se passera bien. Ils seront bien encadrés, ce sera un hôpital moderne, avec du personnel très bien formé. Et puis toutes les chambres seront insonorisées.
Juste après l’arrivée des premiers patients, nous avons été réveillés par des cris au beau milieu de la nuit. Une femme avait réussi à s’échapper et courait dans la rue à moitié nue. Toutes les fenêtres de l’hôpital étaient allumées et les infirmiers l’avaient rattrapée in extremis avant la nationale où elle se serait faite écraser.
Ce genre d’incident s’est répété plusieurs fois au fil des mois et des années qui ont suivi. La nuit, les patients hurlaient, et malgré les murs spécialement conçus et les fenêtres fermées nous entendions leurs cris effrayants.
Les enfants pleuraient dans leur chambre.
— Est-ce qu’on les torture ? m’a demandé Siegfried.
Tu es allé te plaindre plusieurs fois à la direction de l’hôpital, mais les cris nocturnes ont continué. Nous n’allions plus jamais dans le jardin et sur la terrasse du côté de l’hôpital.
Comme tu ne pouvais pas dormir, tu sculptais la nuit. J’ai gardé toutes tes œuvres de cette époque où, toi-même, tu as sombré peu à peu dans la folie.
Les enfants sont devenus adultes et ont quitté la maison.
Ton psychiatre m’a conseillé de te faire interner dans l’hôpital derrière chez nous, mais j’ai refusé. Tu avais cessé de sculpter. Tes crises de démence étaient de plus en plus aiguës, tu ne me reconnaissais même plus. À chaque fois, j’avais réussi à t’enfermer dans ta chambre. Tes cris et ceux d’en face se mêlaient, j’ai cru devenir folle à mon tour.
Un jour, tu t’es enfui. On ne t’a retrouvé que quelques jours plus tard, en pleine forêt.
Je suis allée plusieurs fois me recueillir sur ta tombe au cimetière du village, mais j’ai vite arrêté.
Même mort, tu es toujours à la maison. L’écran allumé dans le salon, juste en face de ton portrait accroché au mur, je te parle tout le temps. Tu dis juste quelques mots de ta voix un peu lointaine. Ta présence me suffit et je sais que tu m’écoutes, surtout quand je raconte nos premières années ici avec les enfants en te montrant des photos.
J’aime toujours la maison que tu nous as fait construire. Dans chaque pièce, j’ai installé tes sculptures d’hommes et de femmes aux corps suppliciés. On a voulu m’en acheter quelques-unes et j’ai toujours refusé.
Ensemble, nous continuerons à être heureux, n’est-ce pas ? Et merde aux fous.


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© Sylvain Dammertal _ 20 août 2018

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