Éditions Œuvres ouvertes

Google Death (7) : Appelle mémé

...

Je me souviens du jour où maman t’a posée sur la table basse du salon. Elle m’a dit en posant un doigt sur l’écran :
— A chaque fois que tu voudras appeler mémé, tu cliqueras sur cette icône.
Sur une étagère, elle a posé une urne funéraire qui contenait tes cendres, enfin, c’est ce qu’elle m’a raconté à l’époque.
Je n’avais pas de souvenirs de toi à vrai dire, c’est seulement plus tard que j’en ai eus.
Très vite, c’est devenu une habitude de t’appeler. Tu répondais à n’importe quelle heure du jour ou de la nuit.
— Tu sais, je ne dors pas beaucoup, disais-tu toujours.
Tes histoires me plaisaient énormément. Elles me semblaient très nobles et très anciennes. Il y était toujours question de voyages et de pays lointains, de peuples inconnus et de traditions perdues.
— J’ai beaucoup voyagé dans ma jeunesse, me disais-tu de ta voix chantante qui tremblotait à peine.
Souvent, tu me parlais de toi, de ta vie. Tu avais habité juste en face de chez nous, dans une maison dont tu occupais le premier étage. Après la guerre (laquelle exactement, je l’ignorais), tu avais vécu de travaux de couture réalisés à domicile. Tu confectionnais aussi des chapeaux en tissu que tu allais vendre en ville, je n’arrivais même pas à imaginer que les dames avaient porté de tels chapeaux un jour.
Je ne connaissais que ta voix, mais à travers elle j’avais fini par imaginer ton visage certes très ridé, mais aux yeux toujours rieurs. Car tu aimais rire et tes histoires étaient souvent drôles, surtout celles de ta vie. Avant guerre, tu avais connu des artistes avec lesquels tu avais mené une vie de bohème, tu avais même épousé l’un d’entre eux, mais il était mort au front, ce qui ne t’avait pas empêchée de vivre en femme libre par la suite.
— A cinquante ans, j’ai même passé mon permis de conduire, m’avais-tu dit fièrement
Maman me laissait passer des journées entières avec toi. Elle s’absentait souvent à cause du travail, et avant de quitter la maison, elle me disait toujours de sa voix un peu trop aiguë :
— Appelle mémé, je reviens ce soir !
Ce que j’avais déjà fait d’ailleurs, bien avant qu’elle parte.
La nuit, tu me murmurais :
— Tu te souviens des jours où je t’emmenais à la piscine pour tes cours de natation ? C’était les mercredis matin, qu’est-ce que tu aimais l’eau !
J’avais une quinzaine d’années, mais je ne me souvenais plus du tout. Par la suite, tu m’as raconté d’autres choses que nous avions soi-disant faites ensemble et dont je ne me souvenais absolument pas.
— C’est normal que tu aies oublié, me disais-tu toujours, tu étais trop jeune.
Quelques mois avant de mourir, maman m’a fait implanter quelques souvenirs de toi (je ne l’ai su que plus tard). Du jour au lendemain, j’ai vu la maison où tu avais vécu, elle n’avait pratiquement pas changé. Je n’avais qu’à traverser la rue et j’étais chez toi. Je me voyais monter les escaliers en courant, ouvrir ta porte brusquement et me précipiter vers toi qui m’attendais toujours assise dans le même fauteuil du salon. Tu me tendais une pièce de cinq francs en riant. C’était surprenant pour moi de te voir enfin vivante, après toutes ces années où j’avais seulement entendu ta voix. Combien de fois ai-je traversé la rue pour te retrouver et saisir cette pièce que tu me tendais amoureusement ? Des centaines, des milliers de fois.
Après la mort de maman, tu m’as raconté toute la vérité.
Tu avais 194 ans et tu étais morte une centaine d’années plus tôt. Tu travaillais comme grand-mère et arrière-grand-mère d’une quantité d’enfants qui n’avaient jamais connu leurs aïeux.
— Je vous aime tous, tu sais.
Furieux, j’ai jeté l’urne funéraire par la fenêtre. Elle s’est brisée en tombant et du sable s’est répandu sur le trottoir.
Pendant quelques semaines, je ne t’ai plus appelée. Puis un matin, j’ai repris contact avec toi.
— Tous les vivants sont désormais connectés en permanence à leurs morts, avec qui d’autre que toi pourrais-je parler ?


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© Sylvain Dammertal _ 20 août 2018

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