Éditions Œuvres ouvertes

Pourquoi une nouvelle traduction du Journal de Kafka ?

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La première édition du Journal de Kafka date de 1948 [1]. Elle a été réalisée par Max Brod qui, après avoir sauvé une première fois l’œuvre de son ami en ne la brûlant pas comme l’avait demandé Kafka lui-même dans son « testament littéraire », l’a sauvée une seconde fois en l’emportant dans une valise juste avant l’arrivée de la Wehrmacht à Prague en mars 1939. C’est à Tel Aviv qu’il travaillera à la première édition « complète » du Journal de Kafka (il en avait publié des extraits à Prague en 1937 [2]).

Dans sa postface, Brod explique les choix qui ont été les siens concernant la publication du Journal : « Quelques coupures ont été nécessaires. Des passages insignifiants parce que trop fragmentaires ont été mis de côté. Il s’agit le plus souvent de quelques mots. En outre, je n’ai pas repris certaines choses qui se répétaient avec de légères modifications. (…) Dans quelques (rares) cas, je n’ai pas repris les passages trop intimes, non plus que des critiques par trop blessantes à l’égard de telle ou telle personne que Kafka n’avait pas certainement prévu de rendre publiques. Les noms de personnes vivantes sont restitués le plus souvent par des initiales ou des lettres indéterminées, par exemple N. »

Or, comme c’est souvent le cas, les choix du premier éditeur d’une œuvre en l’absence de l’auteur, souvent disparu, ont de lourdes conséquences sur la réception de celle-ci. Il se passe parfois des décennies avant qu’ait lieu le retour au manuscrit, et pendant ce temps le public s’est habitué à la première édition. Pour ce qui est du champ germanique, il a fallu attendre les années 90 (période qui coïncide avec l’entrée de l’œuvre de Kafka dans le domaine public) pour qu’une édition critique permette de découvrir ses journaux « in der Fassung der Handschrift », c’est-à-dire d’après le manuscrit, sans les interventions de Brod sur le texte. On verra plus loin pourquoi je parle de journaux au pluriel.

En France, et c’est ce qui m’a décidé à entreprendre une nouvelle traduction, nous ne connaissons du Journal de Kafka que la version tronquée proposée par Max Brod au début des années 50. C’est cette version qu’a traduite Marthe Robert et qui a été publiée par les éditions Grasset en 1954. Et c’est cette traduction française qui est en vente, encore aujourd’hui, soit presque un siècle après la mort de Kafka, autant aux Cahiers rouges ou au Livre de poche que dans l’édition de la Pléiade.

Dans sa postface citée plus haut, Max Brod reconnaît avoir supprimé des « passages trop intimes ». Quand on traduit avec l’édition critique allemande à côté de soi et qu’on regarde l’édition de Max Brod et la traduction de Marthe Robert, on se rend compte qu’une phrase a disparu dès les premières pages du premier cahier. Et quelle phrase : « Ich ging an dem Bordell voruber, wie an dem Haus einer Geliebten. » « Je suis passé devant le bordel comme devant la maison d’une maîtresse. » Dans son édition du Journal, Brod a cherché à donner l’image d’un homme uniquement occupé par la littérature et par son œuvre. S’il efface cette phrase, c’est parce qu’elle donne à voir le jeune homme Kafka qui fréquentait les maisons closes, comme nombre d’hommes de son âge à cette époque.

Il écarte en même temps le dessin de la main de Kafka qui est peut-être une illustration de la phrase effacée, avec cette femme à droite du dessin qui semble être une prostituée. Voici comment je rends ce passage dans ma propre traduction et édition du Journal (le premier cahier qui vient de paraître) :

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Journal de Kafka, nouvelle traduction de Laurent Margantin

Dans l’édition de Brod (et donc, encore une fois, dans la traduction de Marthe Robert), les dessins de la main de Kafka, présents dans plusieurs cahiers du Journal, ont disparu. Or on sait que l’écrivain aimait dessiner, qu’il dessinait même à son bureau, comme le raconte Gustav Janouch : "Il m’arriva plusieurs fois de surprendre le Dr Kafka en train de dessiner, et chaque fois il jetait au panier son "gribouillage", comme il appelait ses dessins, ou bien il le cachait vite dans le tiroir central de son bureau. Ses dessins étaient donc à ses yeux une chose privée, encore plus intime que ce qu’il écrivait." [3]

En travaillant à ma nouvelle traduction, je me suis rendu compte que Brod avait coupé d’autres passages du Journal que l’on retrouve heureusement dans l’édition critique allemande. Un mot d’ailleurs sur la structure même du ou des manuscrits du Journal. Kafka n’avance pas de façon linéaire et chronologique, cahier après cahier, comme s’il tenait un journal d’écrivain disons classique (voir ceux de Gide ou de Léautaud). C’est l’impression qu’on a pourtant en lisant l’édition de Brod. Comme il avait réorganisé les chapitres du Procès pour en faire un récit plus ou moins cohérent, Brod a bâti un Journal à partir de plusieurs cahiers dont s’est servi Kafka, parfois à la même période.

Kafka commence un premier cahier dit du Journal par quelques brèves notations

Est-ce que la forêt est toujours là ? La forêt était encore à peu près là. Mais à peine mon regard avait-il fait dix pas que je renonçai et me laissai reprendre par la conversation ennuyeuse.

Dans la forêt sombre dans le sol détrempé je ne retrouvais mon chemin que grâce au blanc de son faux-col.

De prime abord, cela ne ressemble pas vraiment à un journal (notamment en raison de l’absence de date), mais plutôt à un cahier d’écriture. On passe ensuite directement à l’évocation (toujours non datée) d’un spectacle auquel a assisté Kafka en mai 1909 et dont il retient surtout le numéro de la danseuse russe Eugénie Eduardowa. Après quelques autres notations, Kafka reprendra ce cahier un an plus tard, en mai 1910. Les nouvelles pages de ce premier cahier sont consacrées à une série de réflexions sur l’enfance et l’éducation reçue par l’écrivain, sous la forme de cinq variations commençant pour la plupart par la phrase : « Quand j’y réfléchis, je dois dire qu’à certains égards mon éducation m’a beaucoup nui. » Bizarrement, les deux textes les plus longs et les plus intéressants sont sortis du corps du texte et placés en annexe de la première édition du Journal de Kafka par Max Brod. Vous les trouverez également en annexe dans l’édition française. Pourquoi ont-ils été ainsi extraits du premier cahier ? Brod, dans sa postface, écrit ne pas avoir « repris certaines choses qui se répétaient avec de légères modifications ». Or les passages en question n’ont pas subi de « légères modifications », mais ont été beaucoup plus développés, comme si Kafka, en les reprenant, avait souhaité pousser sa réflexion plus loin, plus en profondeur. Brod a-t-il craint que certaines remarques aient pu blesser d’anciens professeurs ou proches de Kafka au moment de la publication de son Journal ? En tout cas, c’est tout le mouvement du premier cahier qui est ainsi brisé et dénaturé. Pour ma part, j’ai réintégré ces deux longs textes dans ma traduction du premier cahier.

Plus qu’un journal d’écrivain au sens classique du terme, il faut voir dans ce premier cahier de Kafka et dans les suivants une espèce de journal d’écriture(s) où il ne s’agit pas pour son auteur de relater sa vie quotidienne (en évoquant ses expériences personnelles, en brossant des portraits de ses contemporains, voire en parlant de l’avancée de son travail littéraire sur un mode purement réflexif), mais d’être bel et bien dans une démarche créatrice. C’est Brod qui a vraisemblablement conseillé à Kafka de tenir un journal, et ce pour le pousser à écrire à un moment où il n’y parvenait pas. Dès novembre 1910, il se sert d’un deuxième cahier pour travailler à une nouvelle version de Description d’un combat. Ce chantier fragmentaire s’interrompt au bout d’une dizaine de pages non datées, et Kafka se sert du même cahier pour évoquer une soirée littéraire à laquelle était présent Paul Claudel, consul à Prague à cette époque. Dans les pages suivantes, on lit de nouveaux fragments liés sans doute à Description d’un combat. Plus étonnant, on trouve ces quelques mots, « Der kleine Ruinenbewohner » (« Le petit habitant des ruines ») au beau milieu de ces pages, mots qui sonnent comme un titre qu’il faut relier aux variations sur son éducation dans le premier cahier. Kafka se sert ainsi de plusieurs cahiers d’écriture en même temps, cahiers où des scènes du quotidien se mêlent à des fragments de récit, ce qui rend tout à fait artificielle et injustifiée sur un plan purement littéraire la reconstruction opérée par Brod d’un journal d’écrivain où tout ce qui serait « fragment narratif » devrait être extrait et publié dans un autre cadre : ce qu’il a fait avec ces bouts de Description d’un combat nouvelle version en les publiant dans un volume intitulé La Tentation du village au côté d’autres récits fragmentaires, non sans les avoir rattachés les uns aux autres dans un ordre qui lui semblait cohérent (opération qu’il avait déjà réalisée avec les différents chapitres ou morceaux composant le manuscrit du Procès).

Ces passages d’un cahier à l’autre se reproduiront. Le Journal de Kafka est composé de douze cahiers et d’une liasse, si bien qu’on serait tenté de parler de « journaux » au pluriel, même s’il est normal qu’un journal littéraire s’étendant sur toute une vie soit composé de plusieurs cahiers qu’on regroupe sous le terme générique de « Journal ». Mais encore une fois, tout indique que Kafka considérait ces cahiers comme des cahiers d’écriture dans lesquels il n’écrivait pas selon un mode linéaire en datant tout ce qu’il y écrivait. Concernant les dates, j’ai d’ailleurs suivi l’édition critique allemande en respectant les diverses façons qu’avait Kafka de les noter, souvent en simples chiffres pour le jour et le mois sans l’année, parfois précédés des deux lettres du jour de la semaine (« So » pour « Sonntag » que je transpose en « Di » pour « Dimanche »). L’idée étant qu’au lieu de remanier cet ensemble de cahiers pour le faire entrer dans un genre littéraire soi-disant immuable, il vaut mieux tenter de rendre toutes les variations qui témoignent d’un effort, d’un mouvement propre au travail d’écriture.

Le Journal est un véritable cahier d’écritures où sont évoquées des scènes du quotidien (rapports tendus avec le père et la famille, vie professionnelle, amitiés avec Max Brod ou Oskar Baum, etc.), des lectures (le Journal de Goethe par exemple), des soirées littéraires ou théâtrales (Kafka ne vivait pas à l’écart de la vie culturelle pragoise, bien au contraire), mais aussi des fragments de récit, parfois tout un chapitre de roman, comme le premier chapitre d’Amérique que Kafka commence à écrire dans le sixième cahier avant de poursuivre la rédaction dans le second. Le Verdict a été entièrement rédigé – en une nuit – dans ce même sixième cahier. Le récit est suivi d’une note de Kafka rapportant un commentaire de l’une de ses sœurs auxquelles il vient d’en faire la lecture : « L’appartement (dans l’histoire) ressemble beaucoup au nôtre. » Et Kafka, malicieux, de lui répondre : « Pourquoi ? Le père devrait alors occuper les toilettes. »

Les passages du réel à la fiction sont donc récurrents dans le Journal, il semble même assez vain de vouloir établir une coupure entre l’un et l’autre. Relatant certaines scènes du quotidien, Kafka est déjà dans une écriture fictionnelle. On a retrouvé de petits carnets dont se servait Kafka pour noter tel ou tel sujet qu’il reprenait ensuite dans son Journal à la façon d’un exercice d’écriture. Dora Diamant raconte comment, à Berlin, quelques mois avant de mourir, il continuait à se servir d’un carnet pour noter ce qui lui venait à l’esprit quand il partait faire des courses dans le quartier. Quand il l’oubliait, raconte-t-elle, il en achetait un nouveau sur le chemin.

Rien ne serait plus réducteur, donc, que de voir dans le Journal une espèce de document autobiographique à côté de l’œuvre fragmentaire : le Journal est au contraire au cœur de l’œuvre comme work in progress où chaque phrase, chaque page s’inscrit dans un processus créatif beaucoup plus vaste participant de tous les genres littéraires en même temps (roman, correspondance, nouvelle, etc.). Lire le Journal de Kafka oblige le lecteur à se débarrasser de tous les codes littéraires usuels et à suivre ce mouvement incessant et obstiné vers un absolu de la littérature.

Le Journal de Kafka, édition critique sur Œuvres ouvertes
Le Journal de Kafka, premier cahier, livre en format papier aux éditions Œuvres ouvertes

© Laurent Margantin _ 10 novembre 2018

[1Tagebücher 1910-23 in Gesammelte Werke, Schocken Books / New York, puis Tagebücher 1910-1923, in Gesammelte Werke in Einzelbänden, Frankfurt/Main, Fischer, hrsg. von Max Brod, 1951

[2Tagebücher und Briefe, in Gesammelte Schriften, vol. VI, Prag, Heinrich Mercy Sohn, hrsg. von Max Brod, Heinz Politzer, 1937.

[3Gustav Janouch, Conversations avec Kafka, traduit de l’allemand par Bernard Lortholary, éditions Maurice Nadeau, 1978, p.43.

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