Œuvres ouvertes

Oblomov / Philippe Didion

Oblomov (Ivan Gontcharov, 1859 ; L’Âge d’Homme, 1988 pour la traduction française, rééd. Librairie Générale Française, Le Livre de poche Biblio n° 3315, traduit du russe par Luba Jurgenson ; 672 p., 10 €).

Ils ne sont pas nombreux les comportements nommés à partir de personnages de romans : le donquichottisme, le donjuanisme, le bovarysme, je ne vois que ça, en dehors de l’oblomovisme qui nous occupe aujourd’hui. Encore que cette dernière appellation soit dotée d’un statut spécial puis que c’est Gontcharov lui-même qui emploie le mot à propos de son héros Oblomov.

L’oblomovisme, c’est un mélange de nonchalance, de paresse, de procrastination, de fatalisme, une sorte d’aquoibonisme en un mot, qui rend l’homme incapable d’entreprendre quoi que ce soit, fût-ce pour son bien. Oblomov vit à Pétersbourg. C’est un barine, un petit propriétaire terrien, qui mène une existence végétative dont rien ni personne ne parviendra à le tirer, ni les exhortations de ses amis, ni la menace de la ruine, ni l’amour. Avec Oblomov, Gontcharov n’est pas loin du "roman sur rien" rêvé par Flaubert : la scène du lever, qui ouvre le livre, s’étend sur deux cents pages, il faut dire que cette opération, pour un tel être, peut prendre une journée entière. Elle est ponctuée par une série de visites d’amis et par les disputes entre Oblomov et son valet, Zakhar, qui donnent une touche comique à cette ouverture. Puis vient l’histoire sentimentale, aboutissant à l’échec que l’on sait, puis la lente descente vers la mort.

Ce pourrait être le roman d’un échec - et celui d’une société russe sclérosée, celle qui précède l’abolissement du servage - si Oblomov, outre un homme qui dort, était aussi un homme sans qualités. Mais son aboulie dissimule autre chose : une recherche obstinée du bonheur sans tapage, une fidélité à un rêve d’enfance fait de douceur et de nonchaloir, un refus de marcher avec son temps. Stolz, l’ami d’Oblomov qui est aussi tout son contraire, ne s’y trompera pas dans son hommage funèbre en célébrant "son coeur honnête et fidèle. Ce trésor qu’il a sauvegardé tout au long de sa vie. A chaque coup encaissé il tombait, se refroidissait, s’endormait, enfin, abattu et désenchanté, il a perdu les forces vitales, mais non son honnêteté et sa fidélité. Son coeur n’a pas émis une seule fausse note, il ne s’est pas couvert de boue. Aucun mensonge ne le séduira, rien ne lui fera suivre une fausse voie. Même si tout un océan d’ordures ondoyait autour de lui, même si le monde entier se gorgeait de poison et allait à l’envers, jamais Oblomov ne se prosternerait devant l’idole du mensonge. Son âme demeurera toujours aussi pure, limpide et honnête..."

© Philippe Didion _ 2 mai 2010

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