Éditions Œuvres ouvertes

Journal de Kafka (II, 48) : Voilà donc ce que je suis

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25 décembre 1910 sorti du tiroir central du bureau formant comme des marches d’escalier des brochures, de vieux journaux, des catalogues des cartes postales, des lettres, tous en partie déchirés, en partie ouverts, cet état indigne ruine tout. Des choses isolées du parterre, énormes toutes proportions gardées, entrent en scène, s’activant autant qu’il est possible, comme si au théâtre le commerçant pouvait tenir ses livres de compte dans la salle de spectacle, le menuisier donner des coups de marteau, l’officier agiter son sabre, le prêtre s’adresser aux cœurs, le savant à la raison, le politicien au sens civique, les amoureux ne pas se retenir etc. C’est seulement sur mon bureau que le miroir à barbe se tient droit, tel qu’on en a besoin pour se raser, la surface en poils de la brosse à habits posée sur le tissu, le porte-monnaie est ouvert au cas où je voudrais payer quelque chose, une clé sort du trousseau, prête à l’usage, et la cravate s’enroule encore en partie autour du faux-col que j’ai retiré. Ouvert juste au-dessus, l’autre tiroir central du bureau, déjà serré par les petits tiroirs latéraux qui sont fermés, n’est rien d’autre qu’un débarras, comme si le balcon inférieur de la salle de spectacle, la place la plus visible du théâtre à vrai dire, était réservé aux gens les plus sordides à de vieux fêtards chez lesquels la saleté va progressivement de l’intérieur vers l’extérieur, des gars grossiers qui laissent pendre leurs pieds par-dessus la balustrade, des familles avec tellement d’enfants qu’on ne jette qu’un bref coup d’œil sans pouvoir les compter apportent ici la saleté de misérables chambres d’enfants (ça coule déjà dans le parterre) dans l’arrière-plan obscur sont assis des malades incurables, heureusement on ne les voit que lorsque cette partie de la salle est éclairée etc. Dans ce tiroir il y a de vieux papiers que j’aurais jetés depuis longtemps si j’avais une corbeille à papier, des crayons à la mine cassée, une boîte d’allumettes vide, un presse-papiers de Karlsbad, une règle dont le bord est tellement irrégulier que ce serait trop rude pour une route, beaucoup de boutons de faux-col, des lames de rasoir émoussées (pour lesquelles il n’y a aucune place au monde), des pinces à cravate et encore un lourd presse-papiers en fer. Dans le tiroir du dessus –
Pitoyable, pitoyable et pourtant cela part d’une bonne intention. C’est vrai qu’il est minuit, mais vu que j’ai suffisamment dormi, ce ne serait une excuse que dans la mesure où je n’aurais absolument rien écrit dans la journée. Les ampoules électriques allumées, l’appartement silencieux, l’obscurité dehors, les derniers instants de veille ils me donnent le droit d’écrire et même si ce sont des choses pitoyables. Et je me dépêche d’user de ce droit. Voilà donc ce que je suis.


Suite ou plutôt reprise du précédent passage sur le thème du bureau ou de la table de travail. Le Journal est cet espace où, même dans le désœuvrement le plus total, Kafka s’impose la discipline d’écrire sur le plus banal et le plus insignifiant, et quoi de plus banal et de plus insignifiant que sa chambre ou son bureau. Pratique d’écriture qui le rapproche de Robert Walser qu’il admirait tant. Le Journal fourmille de ce genre d’exercices confinant très vite au fantastique. J’ai respecté autant que possible l’absence de ponctuation et l’écriture plus lâche que dans les récits, quasiment orale ("Les ampoules électriques allumées, l’appartement silencieux, l’obscurité dehors, les derniers instants de veille ils me donnent le droit d’écrire et même si ce sont des choses pitoyables").


Sommaire du deuxième cahier

Kafka aux Éditions Œuvres ouvertes

© Franz Kafka_traduction & appareil critique par Laurent Margantin _ 26 octobre 2018

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