Œuvres ouvertes

Pierre de / Marc Bonneval

Marc Bonneval s´est éteint le 12 mai dernier. Il avait 57 ans.

Je m’appelle Pierre, Pierre Raynaud, comme mon père, enfin lui, il s’appelait Jean, Jean Raynaud. Ma mère, elle, c’était Marie.

Pas si jeune, mon père, quand je suis né : quarante trois ans. Marie, Marie Tagnère, elle, elle en avait trente cinq, pas une jeunesse non plus, surtout pour l’époque, et puis là-bas, à Saumat, à la ferme. Fermier il était, mon père, le Jean Raynaud. Ma mère, la Marie, elle était ménagère. Veut tout dire, et tout est dit. Saumat, y a bien longtemps que je n’y suis plus allé. Désormais, j’habite l’Esplanade, l’Esplanade à Montesquieu, Montesquieu-Volvestre, comme il faut dire, pour que les gens n’aillent pas confondre, ou croire qui sait quoi, enfin pour situer avec précision, l’Esplanade Est, pour être tout à fait précis. Même que dire Montesquieu-Volvestre, c’est peut-être pas suffisant, pour la précision, je veux dire, que ça va encore mieux si je vous dis : « Montesquieu-Volvestre, Haute-Garonne ». Oui, je vois, ça vous étonne, parce que vous vous le savez, que presque tous les bourgs comme le nôtre, les bourgs du Volvestre, ils ne sont pas en Haute-Garonne, mais justement, nous, on est comme une exception, on est bien dans le Volvestre, sûr, mais ici c’est pas l’Ariège, c’est la Haute-Garonne, même que c’est vrai, l’Ariège, vraiment, elle est pas loin, elle est même tout près d’ici, nous on y est habitué, on s’en rend même plus compte, c’est comme ça, on y tient, mais c’est vrai que ça pourrait donner l’idée que c’est un peu ambigu. Donc, si vous voyez, pour me rendre aux Arcades, même avec ma patte folle, les séquelles de ma blessure, comme dit le docteur, c’est pas vraiment deux minutes qu’il me faut. Une bien comptée, disons, si je ne m’arrête pas en chemin, pour sûr. Mais y a guère de motif de s’arrêter en chemin, de l’Esplanade Est aux Arcades, sauf le mardi, à cause du marché, avec leurs charrettes ils encombrent un peu, et même des fois ils le bloquent carrément, le passage. Ou alors, mais ça c’est vraiment pas tous les jours, ni toutes les semaines, des fois il passe un mois entier sans qu’il y en ait un, un « convoi funéraire », comme ils ont fait inscrire sous le panneau qui interdit aux voitures de prendre la rue vers le cimetière, la rue de la porte de Rieux, depuis la place. Je dis la place parce qu’ici, de place proprement dite, y en a guère qu’une, la place de la Halle, qui est aussi la place de l’église, l’église Saint-Victor. Pour être précis, il y a bien une autre place, la place de l’Hôtel de Ville, mais l’Hôtel de Ville, ça fait pas si longtemps que c’est l’Hôtel de Ville, enfin, c’est vers 95 ou 96, je veux dire, mais c’est tout de même pas vraiment une place, parce que sur tout un côté, cette place, c’est plutôt un quai et un pont, le quai qui borde l’Arize, et le pont qui l’enjambe, l’Arize, notre rivière qui fait d’ailleurs que Montesquieu, quand on dit que c’est une bastide, c’est juste, mais c’est quand même une bastide un peu irrégulière, on dirait plutôt un écusson qu’un carré ou un rectangle, à cause de l’Arize justement, qui fait tout un coude, et que la bastide, ils ont bien dû l’adapter à ce coude, qui est presque un méandre, un peu paresseux, surtout avec le canal, le canal du moulin, enfin le canal qui servait au moulin, mais de moulin y en a plus, parce qu’ils l’avaient remplacé par une usine, une usine électrique, je m’en souviens, quand ils ont installé la turbine, je devais avoir douze ou treize ans, à l’époque, et qu’ensuite les rues étaient éclairées avec l’électricité. C’est un peu comme ça, ici, que les choses elles semblent être d’une façon, et puis si on connaît bien, si on y regarde souvent et depuis longtemps, on voit que c’est pas si simple, ou si carré, ou si droit que ça en a l’air, que parfois c’est bien courbe, ou même courbé, pour pas dire tordu, un peu comme les platanes des Esplanades. D’ailleurs, ces Esplanades, c’est vraiment des endroits où le plat été fait, lorsque l’on a rasé les fortifications qui s’y trouvaient, ces fortifications qui défendaient la bastide de Raymond VII contre les ambitions des comtes de Foix, et qui vous expliquent pourquoi le Volvestre, aujourd’hui, est presque entièrement rattaché au département de l’Ariège, c’est-à-dire à ce qui a pris la succession du Comté de Foix, parce que le Comte de Foix, lorsqu’il s’est attaqué à notre bastide, il a réussi à la prendre, par l’est justement, d’où la porte Neuve, construite par la suite.

Si on y pense, l’église elle aussi elle est un peu dédoublée, parce que si vous restez sur la place, elle va bien avec le reste, et puis sa façade, ce n’est vraiment que de la brique, comme l’Hôtel de Ville, sauf la rosace, pour sûr, parce qu’une rosace en briques, ça, on n’en a jamais vue. Mais si l’idée vous vient d’y entrer, dans l’église, alors là vous pouvez être surpris, mais vraiment surpris, parce que dedans, pas une brique, que de la pierre, et même de la pierre bien blanche. Et puis, pour les surprises, c’est pas fini avec ça, parce que, si vous passez un moment dedans, dans l’église je veux dire, et que vous vous retournez, alors là autre surprise, la rosace, celle que vous aviez bien remarquée sur la façade, en plein centre, elle n’y est pas, ou plus précisément, de rosace, il n’y en a qu’un morceau, un petit morceau, disons un quart, peut-être un tiers, le tiers ou le quart inférieur, elle a presque entièrement été dissimulée par la voûte, la voûte de la nef. Comme si ils s’étaient trompés dans leurs calculs, ceux qui l’ont faite, la voûte, la voûte ou la rosace, me direz-vous. Ou alors, il faut arriver à imaginer que c’étaient pas les mêmes, que ceux qui ont fait la façade, ou la rosace, c’est pas eux qui ont fait la voûte, ou l’inverse, si vous voyez ce que je veux dire. Enfin, c’est clair que quelque chose cloche, ou boite, un peu comme moi – enfin moi, je boite, on peut le dire, mais que je cloche, je crois pas qu’on puisse le dire, enfin je l’ai jamais entendu dire, et pourtant, sur mon compte, je ne vous dirai pas que j’en ai jamais entendu rien dire, même que j’en ai parfois assez, enfin disons que je pourrais en avoir assez si je n’en avais pas de toute façon assez en général, et non en particulier de ceci ou de cela, par exemple des racontars, ou même des calomnies, ou même encore des injures ou des insultes. Donc, si je me préoccupais vraiment de ce qu’ils en disent, les gens, de ce qu’ils en disent en général, et même de moi en particulier ; parce que ça, vous ne le savez peut-être pas, peut-être l’avez-vous tout de même un peu deviné, à m’écouter parler comme ça, mais ici, les gens, ils parlent de moi, et ils parlent de moi d’une façon particulière, au point qu’on pourrait croire que cette façon particulière qu’ils ont de parler de moi, c’est dû à ce que je suis moi-même particulier. Mais moi, je ne crois pas, enfin je ne crois pas mériter une telle particularité, mais c’est comme ça, je crois plutôt que c’est à force de parler de moi de façon particulière qu’ils en sont venus à croire que j’étais vraiment particulier. Ce que je vous dirai maintenant, d’ailleurs, c’est un secret pour personne, c’est si peu un secret que toute la journée, sur la place et alentour, et dans les boutiques, et au café, et même les jours de marché, ou ceux de foire quand on vient même de loin, de Bax, par exemple, de Saumat aussi, d’ailleurs, quand je passe, c’est pas qu’ils se le murmurent, le surnom qu’ils m’ont donné, bon, ils le crient pas non plus, pas vraiment, mais ça fait si longtemps et ça les gêne si peu de le dire comme ça, devant moi, comme si en plus de boiter j’étais sourd, que je ne peux pas dire que je ne le connais pas, comme s’ils s’étaient tous passé le mot, et depuis longtemps, enfin je sais pas bien depuis quand, mais sûrement depuis que j’habite l’Esplanade ; avant, je ne sais pas s’ils s’en servaient déjà de ce surnom, pendant que j’étais encore à Saumat, enfin je veux dire quand j’étais revenu à Saumat, après la guerre, enfin après la guerre et tout ce qui a suivi, mais ça je vais pas vous le raconter maintenant, y en aurait pour des heures, et vous perdriez le fil, et moi surtout, si on ne va pas d’abord boire un verre, parce que comme vous l’aurez sûrement déjà remarqué, depuis le temps que vous m’écoutez – si courtoisement d’ailleurs que j’en profite et que je continue, il fait chaud ici, malgré l’Arize et le Castéra, notre mont, notre colline si vous voulez, mais c’est quand même plutôt un mont, pas une montagne, évidemment, mais un mont, c’est le mot juste, et si vous y montez, alors les montagnes, vous les verrez, et même pas si loin que ça ; et quand il fait si chaud et qu’on parle, comme ça, il fait soif, et même encore plus soif si on parle comme je le fais, devant vous qui m’écoutez avec toute votre courtoisie. Mais ce que je vois aussi, c’est que j’ai encore perdu le fil, et qu’il vous manque le fin mot de ce que j’avais commencé à vous dire en rapport au surnom : alors autant vous le dire de suite, avant d’entrer au café, ce surnom, c’est « Pierre de ». Oui, Pierre de, sans plus, sans rien d’autre. Bon, Pierre, j’ai rien à dire, mais de, cette particule, c’est comme s’ils voulaient, c’est le cas de le dire, me rendre particulier, ou me particulariser, pour ainsi dire. Je vous l’ai déjà dit, comment c’est venu, cette particule, je ne le sais pas, ni quand, enfin quand précisément, mais ce que je sais, c’est qu’aucun n’y manque, ici, de le dire quand ils me voient. Je dis « ils », parce que les femmes, c’est pas qu’elles aient leur langue dans leur poche, mais ce que j’ai quand même remarqué, c’est qu’en me voyant, elles ne disaient rien, enfin, ce surnom qu’eux ils me donnent, et qu’ils prononcent, comme ça, bien campés sur leurs deux jambes, eux, et bien elles, jamais elle ne s’en servent, ou alors, si elles s’en servent, en tout cas, c’est pas devant moi.

Maintenant que nous y sommes installés, aux Arcades, vous voyez, c’est le Café des Arcades, bien larges et bien basses, nos arcades, comme la voûte de l’église Saint-Victor, vous ne trouvez pas, et même juste devant la façade, et bien, maintenant que nous y sommes, devant nos verres, et l’eau de Selz à portée de main, je vais vous dire un mot pour résumer ma situation, si vous voulez : un seul mot. C’est « opprobre » le mot juste, vraiment le mot qui convient : je suis l’opprobre de Montesquieu-Volvestre, et eux, ils m’ont accablé d’opprobres, ils m’accablent d’opprobres, sans cesse et depuis si longtemps, mais la durée ne diminue pas le fait indéniable, irréfutable, que c’est vraiment d’opprobre qu’ils m’accablent et m’accableront, aussi longtemps que je sortirai de ma tanière de l’Esplanade Est et que je viendrai ici, aux Arcades, chaque jour, vraiment chaque jour, sans manquement à cette règle que je m’impose, comme si à mon tour je voulais leur mettre continûment sous les yeux l’opprobre que je suis devenu, leur précieux opprobre pourrait-on dire. Mais je me défends, je ne me laisse pas désarmer comme ça, vous avez dû commencer à en avoir une idée, depuis le temps que vous me voyez assis là, devant vous, dans ce café, à ma place désormais habituelle, le dos au miroir, je ne vais tout de même pas passer ma vie, enfin ma vie ici à me regarder dans le miroir, non, avant de sortir de ma tanière de l’Esplanade Est, le miroir, je veux dire celui qui est chez moi, près de la porte, je m’y suis regardé, deux fois plutôt qu’une, la dernière vérification avant de descendre dans mon arène, le chapeau, le nœud de la cravate, les pointes du col de chemise, les mèches de cheveux, un dernier coup d’œil avant de sortir, et ensuite, jusqu’à ce que je rentre chez moi, je ne touche plus à rien, c’est ma méthode si vous voulez, je n’ôte mon chapeau devant personne, je ne passe pas un doigt entre l’encolure de la chemise et mon cou un peu épais maintenant, je ne cherche plus à contrôler si la cravate est bien à sa place : je ne touche plus à rien, et même si la chaleur me colle au front les mèches de cheveux, surtout je ne touche à rien. Bon, je suppose que Schopenhauer, vous en avez entendu parler, vous me semblez quelqu’un qui a certainement non seulement entendu parler de Schopenhauer, mais même fait l’effort de le lire, ou au moins d’ouvrir le volume, ou même les volumes, et peut-être même savez-vous assez d’allemand pour avoir entrepris de le lire dans sa langue d’origine. Moi, l’allemand, enfin la langue allemande, je n’y suis pas allé très loin, non pas que ça ne m’aurait pas été utile, en certaines circonstances auxquelles je ne peux pas ne pas penser, mais enfin, comme vous pouvez l’imaginer, à l’école, j’y suis pas resté assez longtemps pour en plus y apprendre vraiment l’allemand. Ensuite, bien sûr, eu égard à ces diverses circonstances où j’ai eu l’occasion de me trouver, quelques mots, quelques expressions, quelques phrases, j’ai bien fini par les apprendre, et je m’en souviens encore. Mais de là à lire Schopenhauer dans sa langue, ça, non, je dois reconnaître que même si j’en ai parfois éprouvé le désir, et vous imaginez bien pourquoi, si vous avez eu le malheur de toucher un peu aux traductions françaises, et donc j’ai dû me contenter de patauger, entre Burdeau, Cantacuzène et Reinach. Non que je veuille dire du mal d’eux, en général ou en particulier, prenez Burdeau, par exemple, vraiment un homme exemplaire, vous le savez peut-être, il a même refusé le poste de gouverneur général de l’Algérie, et il est mort alors qu’il venait d’être élu président de la Chambre, après avoir été deux fois ministres. Donc Burdeau, qui était né à Lyon, à l’âge de dix ans, parce qu’il était orphelin, il s’est retrouvé apprenti canut, et ça ne l’a pas empêché de passer l’agrégation de philosophie et de traduire Spencer, et Schopenhauer, comme on vient de le dire. Alors moi, qui n’étais pas orphelin, à l’âge de dix ans, et qui n’ai pas été mis en apprentissage à cet âge-là, moi aussi j’aurais peut-être bien pu faire l’effort de l’apprendre, la langue allemande, faire l’effort, ou bien tomber dans les bonnes circonstances, favorables pourrait-on dire, favorables pour que je l’apprenne correctement, et même davantage. Mais ça n’a pas eu lieu, et je ne vois pas comment ça aurait pu avoir lieu, ici, à Montesquieu-Volvestre, et encore moins à Saumat, quoique si vous y réfléchissez, vous allez trouver peut-être pas croyable ce que je vais vous dire, mais précisément à Saumat, aujourd’hui, le fermier, celui à qui j’ai vendu la ferme, quand j’ai voulu venir m’installer sur l’Esplanade, eh bien ce fermier, qui m’a acheté la ferme, c’est justement un Allemand. Vous ne me croyez pas, hein, c’est ça, ça vous paraît fabriqué de toutes pièces, le type qui ne lit Schopenhauer que dans les traductions françaises et qui a vendu sa ferme, sa ferme du Volvestre, à un Allemand, un vrai Boche, même si il cherche à avoir l’air français, par exemple, son prénom, il l’a un peu transformé, il a rajouté un e : Ernest, il dit, mais moi, je le sais qu’il s’appelle Ernst, j’ai bien dû apprendre à le savoir, lorsqu’on a fait les papiers pour la vente, chez le notaire, et j’ai bien vu aussi qu’il est né en Allemagne, l’Ernst qui fait croire qu’il est un Ernest. D’ailleurs, j’ai rien à redire, la ferme, il l’a payée, en vrais francs, et le juste montant, et jusqu’au dernier centime. Un type correct, quoi, un Allemand, pour sûr, mais vraiment un type correct, et la ferme, il a dû y travailler, pour en faire ce qu’il en a fait depuis, parce que moi, ce que je lui ai vendu, on peut pas dire que je m’en étais vraiment occupé correctement, après tout ce qui m’était arrivé, vous pensez bien que me tenir au courant des nouvelles méthodes, et des engrais, et des tracteurs, enfin tout cet outillage, toute cette industrie, moi, j’y avais aucun goût, on peut le dire, aucun goût et aucune disposition, et en plus j’avais les séquelles de ma blessure, alors vous m’y voyez, moi, me mettre en tête de devenir un fermier exemplaire, avec tout ce que j’avais dû endurer, après tout ce qui m’était arrivé, rentrer à Saumat, ni vu ni connu, et devenir le Pierre de Saumat, mais si, vous savez, le fils au Jean et à la Marie, de Saumat, qu’a été blessé, et qu’a repris la ferme, après ce qui est arrivé à son père, eh bien faut voir ce qu’il en a fait de la ferme, un modèle, pas un kolkhoze, comme ils disent à la radio, non, mais une ferme-modèle, à l’américaine, ils disent, à la Chambre d’agriculture, même que parfois, si des huiles se pointent, c’est sa ferme à lui, le Saumat de ce Pierre, qu’on leur fait voir, et même qu’il aime ça, leur montrer, leur expliquer, leur faire découvrir toutes ses trouvailles et ses astuces, ses modernisations comme ils disent. Non, ce scénario là, je l’ai pas tourné, ni dans ma tête ni ailleurs, moi, vous voyez, les moutons, les chèvres, la terre, la paille, le foin, tout ça enfin, la ferme, ça me disait rien, mais alors vraiment rien. C’était exactement comme mon père après son attaque : aphasique, il était devenu. Eh bien, ma ferme aussi, elle m’était devenue aphasique. Peut-être qu’elle s’était mise à parler une langue étrangère, et qu’il a fallu que ce soit cet Allemand, cet Ernst, qui l’entende, ce qu’elle avait à lui dire, cette terre. Mais moi, j’y étais resté sourd, vraiment comme un pot, alors j’ai préféré entreprendre mon exode rural à moi tout seul : du Saumat à l’Esplanade Est, vous voyez. La fin des paysans, je me la suis jouée à mon usage, et sur ma personne ; une fin décente, comme vous pouvez constater : pas de bouse sous les semelles, mes ongles sont propres, et ma nuque n’est pas brûlée comme les briques d’ici. Bon ça n’enlève rien à ce que je vous ai dit, quant à l’opprobre, mais ce que je veux dire, c’est que, de mon fait, la décence, j’y ai jamais manqué, même que j’ai tenté vraiment sincèrement de l’acquérir, l’urbanité, moi qui sortais du Saumat. Et, franchement, je crois y être arrivé, même s’ils m’ont pas aidé, ceux d’ici, même qu’ils m’ont mis dans les roues tous les bâtons qu’ils ont pu. N’empêche qu’urbain, désormais, je le suis aussi irréfutablement que boiteux, par exemple. Vous allez me demander le rapport avec Schopenhauer, je le sens, et bien justement, j’allais y venir. L’urbanité, comme je dis, c’est ce que Schopenhauer appelle l’indifférence du vainqueur dans le combat pour le renoncement à toute espèce de volonté, c’est la résignation, c’est l’accueil joyeux des outrages, des offenses et des dommages pour paraphraser un passage du paragraphe 68 du Monde…, ou, si vous préférez, je peux vous le citer, tenez, le voici, je l’ai toujours dans une poche, ce doit être p. 480, depuis le temps, je le sais comme un chrétien devrait savoir son livre. Mais je vois que vous ne m’en demandez pas tant, après tout ce n’est pas une soutenance de thèse, ici, aux Arcades, c’est un café, remarquez que je ne pourrais pas le qualifier de quelconque, puisque, dans notre bourg, cette bastide qui n’en est pas tout à fait une, c’est le seul, vous pouvez chercher et demander, c’est le café, l’unique café de Montesquieu-Volvestre. Incomparable, par conséquent, si l’on veut, puisque tout autre café avec lequel on serait tenté de le comparer serait ipso facto disqualifié, ce pourrait être un café parfait, l’idéal du café, mais justement pas un café de Montesquieu-Volvestre, qui n’existe pas à l’état quelconque, ou indéfini, si vous préférez, mais qui n’existe que dans cette détermination tout à fait exclusive que lui vaut le fait d’être le seul café, ici. Donc, ce café qui est le café, le café réel, le café réalisé et incomparable, c’est désormais mon lieu, le lieu parfait de ma vie, ma vie publique, et, si j’ose dire, de ma vie philosophique. Car vous pensez bien qu’en la matière je ne puis qu’être d’accord avec Schopenhauer, la philosophie se doit d’être populaire. Je veux dire que le philosophe ne peut pas se retirer du monde. Depuis Socrate, il n’y a de philosophe qu’exposé. Ici, jour après jour, je m’expose. A la risée, aux quolibets, aux outrages ? allez-vous me demander. Non : le plus souvent, à l’indifférence. Comme si, d’être assis ici, comme vous me voyez maintenant, je perdais ma nature ou mon masque d’opprobre public, qui me colle après dès que je claudique dans le bourg. Comme si, d’être dos à ce miroir, je redevenais anonyme, voire même invisible, méconnu et méconnaissable. Neutre : ni sympathique ni antipathique, juste un meuble du café à l’image de cette table ou de cette chaise. Pourtant, n’allez pas croire que je sois muet comme elles : je sais me faire entendre, ne serait-ce que pour passer commande ou demander à régler mon dû. Et puis il arrive aussi qu’à votre instar je dispose d’un interlocuteur et, comme vous vous en êtes sûrement rendu compte, quand ça arrive, ce qui n’est pas après tout si fréquent, je ne le lâche pas facilement. Pas pour l’épuiser, pas non plus que je sois atteint de logorrhée, mais j’estime que parler est notre propre, et que s’interdire de le faire est malsain, comme empêcher quelqu’un de le faire est cruel sinon même criminel.

D’ailleurs, le moment est peut-être venu que je vous parle de Pierre, le fils du maçon de la rue, de la rue de la Porte Neuve, là, juste derrière la fenêtre derrière vous, mon Alcibiade, comme je me plais à le nommer, disons, toutes proportions gardées, l’Alcibiade de Montesquieu-Volvestre plutôt que mon Alcibiade à moi, ce qui serait inutilement prétentieux et vous ferait penser des choses qui n’ont pas lieu d’être en ce cas. Un oxymore, évidemment : l’Alcibiade de la bastide voulue par le comte Raymond VII de Toulouse ! Pendant que j’y suis, je vous dirais bien que, plutôt que celui d’un Socrate, mon rôle ou ma partition en l’occurrence serait plutôt celui ou celle d’un autre neveu de Rameau, sur le mode mineur bien entendu, qui est d’ailleurs le mode propre à l’évocation de la tristesse, et un neveu sans oncle, un vrai sans nom ni famille, malgré le sobriquet dont on m’affuble ici. Schopenhauerien si l’on veut, mais je vois qu’à faire se voisiner Socrate et Diderot, j’en oublie « mon » Alcibiade. Fougueux, si l’on veut, mais avec tout de même quelque chose de farouche, boute-en-train et cependant réservé. Peut-être pas timide, mais pas brillant. C’est là qu’évidemment la comparaison avec Alcibiade ne tient pas : du caractère à revendre, du talent, peut-être même du génie, mais sans concession à la mode, au public. Lui qui étudie aux Beaux-arts, ça risque de lui nuire, ensuite, et en même temps ça vaudra peut-être mieux pour lui : s’il a quelque chose à sauver, à sauvegarder, cette réserve, cette incapacité commerciale lui servira, elle l’empêchera de devenir la marionnette adulée des marchands et des collectionneurs, le bouffon triste des riches qui affectent d’avoir du goût et du flair, et qui forcent leurs créatures à se déraciner, à subir leurs manœuvres de transplantation, leurs bouturages, leurs migrations absurdes de Paris à Saint-Jean-Cap Ferrat ou Chamonix, ou Biarritz, et même Vichy quand c’était la mode. Mais je m’emporte, je deviens inutilement agressif et polémique, ça ne sert à rien, je n’y changerai rien, vous non plus, et lui non plus, ce brave Pierre, avec son coup de crayon, sa main déjà si mûre, si efficace, si propre aussi, qui ne cède sur rien, ne promet pas plus qu’elle ne peut, et ne minaude pas, ignore quelque forme d’affèterie que ce soit. Un pur, si vous voulez, dans ces régions, il ne faut jamais oublier la présence des cathares, Montségur n’en signa qu’en apparence la fin, leur présence demeure, souterraine comme celle de certaines de nos rivières, comme toutes ces grottes qui truffent nos montagnes. Qui sait, ces Jourda, ces maçons depuis toujours, que faisaient-ils quand leurs ancêtres ne construisaient rien et vivaient dans ces grottes, dessinaient-ils sur les parois, adoraient-ils le soleil et la lune, ou l’ours, ou le mammouth ? qui le sait, personne bien sûr, mais prouvez-moi que je me trompe. Vous voyez, on ne peut pas le savoir. Ni lui, le beau Pierre, ni vous, ni moi, Pierre de… !

© Marc Bonneval _ 16 mai 2010

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