Éditions Œuvres ouvertes

Michel

...

Michel, c’est mon frère. Il habite dans la chambre d’à côté.
Jour et nuit, il hurle et il pleure.
Je ferme sa porte, je ferme la mienne, mais je continue à l’entendre. La nuit, je n’arrive pas à dormir.
Jour et nuit, il insulte son père, notre père. Il n’est pas là, il n’a jamais été là, mais il l’insulte quand même. Les voisins sont partis depuis longtemps, le reste du bâtiment au-dessus du pressing est vide.
Je me souviens quand on était enfants, maman parlait de notre père une fois par mois. Le jour où il fallait aller chercher l’enveloppe. Michel était le plus âgé, c’est lui qu’elle chargeait d’aller chercher l’enveloppe, je l’accompagnais. On attendait parfois des heures à l’extérieur du supermarché qui appartenait à notre père. Il finissait par venir, l’enveloppe à la main, il nous la donnait sans dire un mot. Parfois, il nous invitait à déjeuner, mais il ne parlait pas, son regard froid posé sur nous.
Notre père était un Chinois, nous on était juste à moitié chinois.
Il avait 20 ans quand il a connu maman, une veuve de 35 ans à l’époque, elle habitait dans la même rue que lui. Elle était encore mariée avec son mort, mais elle et notre père ont quand même vécu ensemble et eu deux enfants. À l’époque, c’était mal vu. Nous, les enfants illégitimes, des demi-chinois, on était mal vus.
Notre père ne nous a jamais reconnus. Il aurait juste fallu qu’il aille à la mairie. Il n’y est jamais allé. En cinquante ans, il n’y est jamais allé, malgré tous les procès. La mairie, elle était au bout de la rue.
Quand il s’est enrichi dans l’immobilier, maman est allée le voir. Entre-temps, il en avait épousé une autre et il avait eu de vrais enfants avec elle, des enfants légitimes. Il a donné son accord pour l’enveloppe de 600 francs à aller chercher devant son supermarché le premier de chaque mois.
Des années plus tard, maman lui a fait un procès pour qu’il nous reconnaisse, elle l’a perdu. Quand elle est morte, nous avons continué à nous battre. Notre père nous a reçus, il nous a donné du travail sur ses chantiers à condition qu’on arrête les actions en justice. Plus tard, il m’a payé un pressing.
Puis un jour, plus rien. Nouveaux procès. Tous perdus.
Michel s’était marié et avait eu quatre filles. Elles me disaient :
– Il est insupportable, il parle de son père jour et nuit, il hurle, il nous tyrannise. Il boit toute la journée et ne travaille plus.
Elles ont fini par le mettre dehors. Il a défoncé le portail de la maison avec son 4 x 4, on l’a mis en prison, il en est sorti à moitié fou.
Jour et nuit, j’entends Michel hurler cette sale histoire. Hurler les noms des juges et des journalistes, tous achetés par notre père qui leur faisait construire des piscines dans leur jardin et même de nouvelles maisons. Hurler les noms de ses enfants légitimes, élèves dans les meilleures écoles, profitant de la richesse de notre père.
Le matin, très tôt, pour échapper aux hurlements de Michel, je sors. Je vais m’asseoir à la terrasse d’un café sur le bord de mer. Si vous y allez, vous me verrez, le demi-chinois aux lunettes de soleil dorées. Je suis toujours seul. Je parle à la serveuse, une Chinoise. Je lui raconte des histoires que j’invente. Elle finit par s’éloigner en disant :
– Tu racontes n’importe quoi.
Un jour, ils sont venus chercher Michel. Ils ont ouvert la chambre pleine de bouteilles vides et de déchets. L’odeur était terrible, ils ont ouvert les volets.
– Votre frère est décédé, m’a dit une femme.
Cette histoire de mort, je n’y ai pas cru parce qu’après leur départ Michel a continué à hurler et à pleurer dans la chambre d’à côté.
La nuit, quand Michel est endormi, je rentre dans sa chambre en faisant le moins de bruit possible. Assis dans un fauteuil, j’écoute le ronronnement de l’ordinateur en pleurant.

© Laurent Margantin _ 31 octobre 2018

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