Œuvres ouvertes

Kafka à Prague, une anthologie illustrée

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Présentation


On connaît les liens qui unissent Kafka à Prague. Il y est né, il y a passé la majeure partie de sa vie. C’est dans cette ville qu’il a suivi sa scolarité, fait ses études de droit, travaillé dans une compagnie d’assurances, et surtout c’est au bord de la Vltava qu’il s’est consacré corps et âme à la littérature.
Il a exprimé souvent le désir de quitter Prague pour échapper au carcan familial et au joug paternel. Un jour, il est parti vivre à Berlin, mais il était déjà trop tard : de plus en plus affaibli par la tuberculose, il a dû revenir à Prague avant de mourir au sanatorium de Kierling en juin 1924.
Il n’empêche que Kafka a beaucoup aimé Prague et que la ville est omniprésente dans son Journal. C’est de celui-ci – des quatre premiers cahiers écrits en 1910 et 1911, plus précisément – que nous avons extrait les pages suivantes, en les illustrant de quelques photos d’époque.
Il y est essentiellement question de la vie culturelle : Kafka (qui était tout sauf un solitaire) va au théâtre, au concert, rencontre des amis écrivains dans les cafés pragois, et surtout il se passionne pour les représentations de théâtre yiddish réalisées par une troupe d’acteurs venus d’Europe centrale qui resteront quelques mois à Prague. À travers eux, l’écrivain issu d’une famille juive assimilée découvre la tradition judaïque dont l’intercesseur est Jizchak Löwy. Comme le père de Kafka méprise cet acteur pauvre venu de l’Est, les deux amis partent se promener dans les rues de Prague dont l’écrivain connaît parfaitement l’histoire qu’il aime raconter.
Il est souvent question de promenades dans son Journal et l’on retrouve des endroits et des monuments que connaît celle ou celui qui a visité Prague un jour : le Château, le pont Charles, la Place de la Vieille-Ville. Ces lieux participent d’une fantasmagorie propre au Journal de Kafka. Chacun d’entre eux ressurgissent au milieu de rêves retranscrits dans ses pages ou dans de brefs récits.
Visiter Prague avec Kafka, c’est assister à une série d’opérations où le moindre détail – un escalier, un feu qu’on a allumé dans une rue, une affiche sur un mur – se transmue devant le lecteur en un symbole ouvrant sur le monde de la littérature.

Extrait


Rencontre du couple Tschissik sur le Graben. Elle portait sa robe de prostituée dans Der wilde Mensch. Quand je décompose par le détail la vision que j’ai eue d’elle à ce moment-là sur le Graben, elle devient improbable. (Je ne l’ai vue que rapidement car j’ai pris peur en la voyant, n’ai pas salué, elle ne m’a pas vu non plus et je n’ai pas osé me retourner tout de suite.) Elle était beaucoup plus petite que d’habitude, elle avançait la hanche gauche non pas par moments, mais constamment, sa jambe droite était fléchie, le mouvement de son cou et de sa tête qu’elle approchait de son mari était très rapide, avec son bras droit plié et tourné vers le côté elle cherchait à s’accrocher à son mari. Il portait son petit chapeau d’été avec le bord baissé devant. Quand je me suis retourné, ils étaient partis. J’ai deviné qu’ils étaient allés au Kafé central, j’ai attendu un peu de l’autre côté du Graben et, après un long moment, j’ai eu la chance de la voir s’approcher de la fenêtre. Quand elle s’est assise à la table, je n’ai plus vu que le bord de son chapeau de carton recouvert de velours bleu. – Dans le rêve, j’étais ensuite dans un passage très étroit, pas excessivement haut non plus, couvert d’une voûte en verre, ressemblant aux voies impraticables dans les tableaux primitifs italiens, ressemblant aussi, de loin, à un passage que nous avons vu à Paris, comme un embranchement de la rue des Petits Champs. Seulement le passage de Paris était plus large et rempli de boutiques, tandis que celui-ci courait entre des murs vides et laissait voir qu’il y avait tout juste de la place pour deux personnes marchant côte à côte, mais si on y marchait vraiment, comme moi avec madame Tschissik, alors c’était étonnant la place qu’il y avait, sans que cela nous étonnât. Alors que j’allais vers l’une des sorties avec madame T., en direction d’un possible observateur de toute la scène, et que Mme Tschissik s’excusait de je ne sais quelle faute (apparemment l’ivrognerie) et en même temps me priait de ne pas croire ses calomniateurs, monsieur T., à l’autre bout du passage, fouettait un saint-bernard blond et poilu qui se tenait devant lui debout sur les pattes arrière. Ce n’était pas tout à fait clair si T. ne faisait que s’amuser avec le chien et négligeait sa femme à cause de lui ou s’il avait été sérieusement attaqué par le chien ou si finalement il voulait le retenir de nous sauter dessus.

Le Graben à Prague

Une anthologie de textes extraits du Journal, traduction et présentation de Laurent Margantin, illustrée avec des photos d’époque, format 15,24 x 22,86, 78 pages, 12 euros.

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© Laurent Margantin _ 8 décembre 2018

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