Œuvres ouvertes

On a lu Roman national

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Confusion de la crapulerie, le crime d’État n’aurait qu’un visage, celui des différents ministres de l’Intérieur successifs. Dans un long monologue où les époques se mélangent et où l’obsession devient une réalité communicative, Laurent Margantin décrit l’héritage collaborationiste qui, depuis Mitterrand, serait une composante essentielle, nauséabonde, mais hélas non sans fascination, de son Roman national. Un récit délicieusement inconfortable, joyeusement polémique, réaliste sans doute dans ses outrances.

Laurent Margantin, traducteur de Kafka (notamment de son Journal dont il nous donne une nouvelle version passionnante) est en première instance un écrivain dont l’univers a cette cohérence de se poursuivre comme un cauchemar où les angoisses sont les mêmes, les violences identiques, mais les visages et leurs formes diffèrent subtilement. Après Le chenil, un récit claustrophobique d’un envahissement canin plus ou moins fantasmé, Roman national reprend la même note. Disons, pour ne pas accentuer faussement la ressemblance, que dans ce récit, lui aussi d’abord publié en épisode sur l’indispensable site de l’auteur, l’odeur ouvre l’obsession et crée la claustration. Delafouche, le narrateur, est le seul à sentir la pestilence du ministère de l’Intérieur. Les remugles de sa pourriture comme seul vrai visage du crime français commis impunément au nom de notre propre sécurité. On retrouve d’ailleurs la fascination canine (où le dégoût semble être la condition première d’une fixation mentale) dans Roman national. Un écho en forme de jeu, j’aime à le croire. Manière amusée de parler de la « belle camaraderie des voltigeurs, la joyeuse fraternité des assassins » dans la façon dont Pasqua (est-ce encore la peine de qualifier sa crapulerie ? sans doute hélas) aimait dire en fin de manifestation : « On lâche les chiens » et ce même, d’après l’auteur, après avoir été obligé de dissoudre sa milice meurtrière après l’assassinat de Malek Oussekine.

Nous voilà au cœur du sujet. Dans la manière dont il agence les faits, Laurent Margantin n’aurait presque aucun besoin d’inventer pour susciter de l’indignation. Il suffirait de regarder les répressions actuelles pour s’en convaincre. Mais Roman national ne se contente pas d’être un précis d’histoire mais joue avec l’ambivalence et l’effacement des souvenirs des lecteurs. On oublie l’abjection, la littérature sert aussi à nous le rappeler. N’y revenons pas, Laurent Margantin le fait bien mieux que moi.Sa plongée dans l’abjection évite complaisance et excès de noirceur sauf dans son humour discrètement ravageur.

Soulignons plutôt les glissements et les apparitions de la mise en fiction. Le narrateur, employé ectoplasme d’un bureau fantomatique, consulte des dossiers et dessine par distraction. Le visage de Mitterrand apparaît, derrière lui celui de Pétain pour lequel, pour l’auteur, notre ancien président aux transparentes sympathies d’extrême-droite, cachait mal sa fascination. Du plus haut comique – tant il est cruellement révélateur – d’imaginer Mitterrand avec sa brosse à dents singer ce Maréchal dont la mémoire, visiblement, n’est pas si honnie qu’elle le devrait. Les exagérations finissent hélas par avoir valeur de prophétie. Laurent Margantin imagine (?) une correspondance entre Mitterrand et Le Pen, une certaine sympathie au moment où le borgne torturait en Algérie et l’alors ministre de l’Intérieur signait des décrets autorisant ces « opérations spéciales ». De là à penser, comme le fait Roman national, qu’une correspondance existerait, qu’elle développerait un goût pour les écrivains collabos dont l’époque serait friande…

Toute la crapulerie de Mitterrand se résumait à ce « en même temps », à cette duplicité fondatrice sans laquelle on ne peut comprendre le personnage.

Toute ressemblance avec la pensée « complexe » d’un président de la république serait bien sûr fortuite. Le plus embarrassant de ce Roman national devient alors la confusion temporelle égalisatrice. Dans sa résidence — maison de retraite ou de repos – Delafouche poursuit le dernier avatar de son obsession intérieure. Hormis les remarques pertinentes sur les écrits antisémites d’Audiard, Roman national pose, à travers l’apparition de Dunoyer, le dernier personnage qui persécutera le narrateur par la fascination coupable qu’il exerce, la question de la « fouchérisation des esprits ». Une façon de deviner une dérive sécuritaire de la gauche après Chevènement. Là encore, cette unité est rendue dans son versant paranoïaque. Il n’en convient pas moins d’interroger la pertinence de cette vision.

Marc Verlynde sur son blog La Viduité

© Laurent Margantin _ 5 décembre 2018

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