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Oeuvres Ouvertes : Voix d'Ingo Schulze

Oeuvres Ouvertes

depuis 2000

Voix d’Ingo Schulze

Après un volumineux roman sur la réunification allemande, Ingo Schulze revient, avec Portable, à l’écriture de nouvelles qui avait fait son succès dès ses premiers livres (Histoires dans gravité, 33 moments de bonheur).

Ingo Schulze avait vingt-huit ans lors de la chute du mur de Berlin. Comme beaucoup d’Allemands de l’est de sa génération, il ne pensait pas qu’un jour la RDA disparaîtrait et qu’il vivrait le restant de son existence dans une Allemagne réunifiée, ou plutôt dans un pays qui ressemble à l’ancienne Allemagne de l’ouest étendue aux nouveau Länder. Comme beaucoup de ses compatriotes, il a donc eu le sentiment de vivre dans un nouveau pays, dont il parlait certes la langue, mais dont il ignorait tous les codes. Son roman Vies nouvelles, paru en 2005, raconte ce passage à travers le parcours d’un homme dont le vœu le plus cher est de devenir écrivain . Mais que sont devenus, vingt ans après, certains citoyens des Länder de l’est dans la nouvelle Allemagne ? C’est ce que racontent plusieurs des nouvelles de Portable, dont le personnage principal est à plusieurs reprises l’auteur lui-même, ou quelqu’un qui lui ressemble beaucoup.

La Réunification ne fut pas simplement l’occasion inattendue, pour de jeunes Ossies, d’aller vivre à l’Ouest, elle fut aussi une ouverture soudaine à l’Europe et au monde entier. Pour des hommes et des femmes qui n’avaient jamais voyagé – sinon dans quelques pays-satellites de l’Union soviétique –, l’expérience était inédite et bouleversante. C’est une de ses expériences que nous raconte la nouvelle intitulée « Incident au Caire », à travers les mésaventures d’un écrivain invité en Egypte à un « colloque absurde » par l’institut Goethe local. Les repères habituels disparaissent, les liens avec sa compagne qui est du voyage également, et surviennent une série d’événements – dont la maladie – à travers lesquels l’univers intérieur du narrateur semble se déliter, jusqu’à un point de rupture provoqué par l’expérience de la misère, celle de ces milliers d’enfants quémandant, dont un qui restera accroché au taxi de l’écrivain.
Cette soudaine irruption d’un monde étranger et dangereux se produit à plusieurs endroits du livre, comme si se jouait à travers cette expérience ce qu’il y avait à la fois de plus attirant et de plus inquiétant pour l’homme moderne habitué à un niveau de vie correspondant à celui de la classe moyenne voire aisé de l’Occident. L’étranger peut aussi venir de Finlande ou de Russie, comme les chasseurs dans la nouvelle « En Estonie, à la campagne », comme Arne, l’Estonien qui parle un allemand « imprégné du dialecte de Prusse orientale ». Il existe un rapport mystérieux et profond entre le narrateur et lui, et le sentiment d’étrangeté devient vite fascination pour cette part obscure et sauvage – symbolisée par l’ours – qui est au cœur du récit.

Il n’empêche que cette présence sourde ou flagrante de l’Autre – extérieur à notre culture tout en y appartenant obscurément, ou y faisant irruption violemment – représente toujours un danger, comme dans la première nouvelle « Portable », où le narrateur – qui ressemble encore une fois à l’auteur parce que comme lui il est écrivain – est confronté à la menace de jeunes qui ont saccagé sa clôture alors qu’il est en villégiature dans un bungalow au sud-est de Berlin. Il sympathise avec un voisin lui aussi concerné par cette menace, et à qui il donne son numéro de portable. Alors que le narrateur est revenu à Berlin, un appel de ce même voisin en pleine nuit le relie directement à cette violence pourtant lointaine. « Tous ces gens qui pourraient nous appeler, lui dit sa compagne, des voisins comme lui ! (…) Imagine un peu à qui tu auras à faire ! Personne n’est plus obligé d’être seul ».

Ce qui est frappant dans ce livre d’Ingo Schulze comme dans ses précédents, c’est sa façon très particulière de raconter une histoire. Dans une conférence de poétique à Leipzig tenue en 2007, il s’explique sur son parcours. Comme le narrateur de Nouvelles vies, son désir le plus profond était, depuis longtemps, de devenir écrivain, et surtout de devenir célèbre. A ses yeux, il y avait un héroïsme de la littérature, celle-ci étant associée, en RDA, à une forme de dissidence. Schulze échoua plusieurs fois dans ses projets littéraires, devint entrepreneur en fondant un journal et finit par mettre de côté son ambition littéraire. Ce n’est que lors d’un séjour dans la nouvelle Russie qu’il trouva sa voie : « Je crois pouvoir dire que Saint Petersburg fit de moi un écrivain », déclare Schulze qui, pendant plusieurs mois, composa une série d’histoires qui furent les germes de son premier livre publié en 1995. Là, il accomplit son « tournant copernicien » : il n’était plus lui, en tant qu’individu, au centre du récit, mais il tâchait de s’approcher d’une réalité présente selon différents points de vue, composant à partir d’eux une histoire.

Grâce à la lecture d’autres auteurs (Brodsky, Carver, Faulkner, Döblin) qui lui servirent de modèles, il renonça également à la notion de style, et chercha à s’approprier des voix diverses, ce qui rend Portable si particulier en raison de ce qu’on pourrait appeler sa tonalité (parfaitement rendue par les traducteurs, comme on s’en rend compte lorsqu’on lit le texte allemand en parallèle). On y entend une voix, celle d’un conteur plus que d’un romancier, l’art du conteur ayant ceci de particulier qu’il est plus proche de l’oralité, d’où le sous-titre de Portable, « treize histoires à la manière ancienne ». L’oralité retrouvée de l’écriture littéraire permettrait alors à l’écrivain d’avoir une réelle fonction sociale : « Je veux lire une littérature pour laquelle rien ne va de soi et qui pose les questions fondamentales, une littérature qui s’intéresse aux conventions et aux évidences nouvelles et anciennes de cette société, les questionne et les met en question ». A lire Schulze, on se dit que l’Allemagne, en se réunifiant, y a peut-être surtout gagné en vigueur intellectuelle et littéraire.

Article paru dans la Quinzaine littéraire, 15 mai 2010.

© Laurent Margantin _ 20 mai 2010

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