Œuvres ouvertes

Jérôme Orsoni | Habitacles 1 & 2

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Pourquoi faire encore des livres, quand on pense qu’il y en a trop, déjà, et que, comme Virginia Woolf le fait dire à un personnage de l’une de ses nouvelles, pour la plupart, ils sont indiciblement mauvais ? Ne faudrait-il pas bien au contraire ne plus rien écrire, ne plus rien publier, s’efforcer, sinon de soustraire — on ne va tout de même pas foutre le feu aux livres, d’autant que les nuages digitaux, on a beau essayer, eux, ne brûlent pas —, du moins ne pas en ajouter ? Probablement. Mais cette hypothèse du renoncement a quelque chose de résolument mortifère à quoi on ne saurait se résoudre. Enfin, pas nous.
Feu Emmanuel Hocquard, dans un entretien qui devrait faire date, expliquait comment il était devenu éditeur. « J’ai commencé à écrire en 1968-1969, disait-il. J’ai envoyé mes manuscrits à un certain nombre d’éditeurs dont Seuil, Gallimard, Laffont ; les réponses ont été les réponses que tous reçoivent : vous êtes tout à fait extraordinaire, mais vous n’entrez pas dans le cadre de nos publications. Je ne me suis pas démonté pour autant et avec Raquel on a décidé que, bon, on allait faire notre propre maison d’édition, mais pas pour me publier moi, pour publier les gens qui nous intéressaient.
À cette époque-là, nous vivions à Nice. On décide de laisser tomber Nice et tout ça parce qu’on ne pouvait pas imaginer faire une maison sérieuse d’édition en Provence à cette époque-là. Ce n’est plus la même chose maintenant. C’était tout au début des années 1970. Maintenant en France tu peux faire une maison d’édition à Tourcoing ou à Menton, c’est pareil. À l’époque, il fallait que ce soit à Paris, c’était impossible de la faire en province, il n’y avait pas la décentralisation, il n’y avait pas la circulation des idées, des gens, etc. On arrive à Paris et je dis à Raquel : « Écoute, personne ne veut me publier, je me publie ». On me publie. Eh bien, j’ai décidé que le premier livre d’Orange Export serait un livre d’Emmanuel Hocquard. »
Toujours la même histoire, en somme : comment prendre la parole quand on ne te la donne pas ?
C’est un peu comme cette histoire de canard-lapin. On peut le voir comme un canard ou comme un lapin, mais jamais les deux à la fois, et pourtant, si c’est un canard-lapin, même quand on le sait, ça ne change rien. Tu sais qu’il y a trop de livres et pourtant, il n’y en a pas assez. Tu as cette conviction qu’il manque quelque chose. Quelque chose qui ne participe pas de l’industrie qui a ravagé, ravage, et ravagera encore le monde, qui se situe en-deçà et au-dessus, une manière d’artisanat de surplomb, beaucoup plus léger que les masses via lesquelles on t’assomme. Pas pauvre. Même pas nécessairement petit. Non. Quelque chose qui tienne moins du char d’assaut que de la danseuse. Pas une star. Une étoile.
Il faut savoir ne pas se tenir tranquille. Faire les choses soi-même. Pas toutes, mais certaines, oui. Patiemment. Passionnément.

Jérôme Orsoni



Fier d’accueillir les Habitacles de Jérôme Orsoni sur Œuvres ouvertes, en stock comme nos propres publications récentes, on peut les commander ici même. Nous accueillerons régulièrement des publications d’auteur.e.s proches d’Œuvres ouvertes que nous soutiendrons en les diffusant. Suivre également le travail de Jérôme Orsoni sur son blog Cahiers fantômes, ainsi que les éditions o ! qu’il a récemment créées.

Chaque livret : 8 pages agrafées sous couverture rouge. Les deux livrets peuvent être commandés ici même pour 12 euros (frais de port compris).

© Laurent Margantin _ 13 avril 2019

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