Œuvres ouvertes

Blanca Luz Pulido : légèreté aérienne et fluidité aquatique

À la recherche de l’eau vive et du lecteur complice

Voici une poésie qui semble couler de source : que ce soit à propos de l’eau, de la pluie ou de la musique, il y a une étonnante fluidité dans ces vers qui donnent l’impression de se glisser avec l’aisance d’un poisson soluble entre les gouttes ou avec la vivacité d’un oiseau de feu entre les notes ; ainsi qu’une splendide prodigalité lorsqu’ils mettent en correspondance le jour, l’eau, la jeunesse avec le don : « Le jour / […] ne cesse d’offrir ses présents / au regard juvénile de l’eau. »
C’est également une poésie qui, comme le signale le titre Cerca, lejos (« De près, de loin »), se met sous le signe du regard : ce dernier distingue peut-être mal de loin mais pénètre avec une grande acuité le sens profond des choses, et il établit un lien entre le temps et l’espace en cherchant « dans l’horloge d’hier / l’endroit exact du passé ». Il ne s’agit évidemment pas du regard de la pensée conceptuelle, de la raison, mais de celui qui possède « l’étrange bonheur / de voir peu et deviner beaucoup », celui de la sensibilité, du désir qui « plonge ses filets / dans les eaux où la pensée / ne navigue pas ».
Blanca Luz Pulido joue délicieusement de son pouvoir d’émerveillement face à la beauté du monde – avec une nette préférence pour le ciel, les branches d’arbre, les cours d’eau, les oiseaux… Et comme le fait remarquer Antonio Deltoro, dans cette poésie même les ponts sont fluides, même les racines sont aériennes.
La poète ne dédaigne pas de se questionner elle-même et s’interroge parfois sur son pouvoir de communication : comment parvenir à réellement entrer en communion avec son lecteur ? C’est bien ce dont rêve le beau poème aux lointains accents borgèsiens, intitulé « Lecteur de l’ombre » : « Je t’imagine seul, te créant un espace où tu puisses, dans un silence hostile au monde, déchiffrer ces lignes qui aimeraient te rencontrer. » Le poème est un labyrinthe obscur, insondable, mais le lecteur s’y aventure car au fond de lui-même il est persuadé que « sur un de ses murs une sentence est gravée rien que pour [lui] ».
Blanca Luz a par ailleurs une élégante manière d’exprimer le doute qui saisit trop souvent le créateur face au dilemme entre écrire ou vivre, car il y a un moment où la réalité l’excède et où « les portes du poème se ferment / et celles du voyage s’ouvrent ».
Le tout dans une légèreté diaphane et une transparence aérienne qui sans nul doute inciteraient l’auteure, s’il lui fallait choisir entre substance et essence, à se prononcer sans hésiter pour la seconde.
Blanca Luz Pulido (Mexique, 1956) a fait des études de lettres hispaniques à l’UNAM, travaillé comme éditrice au Fondo de Cultura Económica, au Colegio de México. Elle est traductrice (français, italien, anglais, portugais) et collabore régulièrement à diverses revues culturelles. Les versions qui suivent proviennent de Cerca, lejos. Antología personal (1986-2013), Gobierno del Estado de Mexico, 2013, préface de Minerva Margarita Villarreal. Cette anthologie comprend les titres suivants : Raíz de sombras (Racine d’ombres, 1986), Estación del alba (Saison de l’aube, 1992), Reino del sueño (Règne du rêve, 1996), Cambiar de cielo (Changer de ciel, 1997), Los días (Les jours, 2003), Pájaros (Oiseaux, 2005), Al vuelo (Au vol, 2006), La tentación del mar (La tentation de la mer, 2012) et Cerca, lejos (De près, de loin, 2013).


DE PRÈS, DE LOIN

De « Racine d’ombres » :

Les noms oubliés

C’est sans moi que je vis, immobile,
absente de ma prison de paroles,
sans forme précise pour le chant
en cette journée sans trêve et sans issue
où envieux de lui-même l’air
ne se déchaîne pas en coup de vent,
où rien n’a de sens
et ne trouvent leur chemin vers mes yeux
ni le ciel ni les noms de la terre,
car sereins et entiers ils reposent,
se nourrissent et s’engendrent en eux-mêmes.

Autant l’être minéral que l’écume
font de leur vie une sculpture,
car il se peut que ma voix soit fatiguée,
incapable de peindre l’arbre en vert
ou l’ombre qui séduit dans l’azur,
et ne sache pas écouter, dans le silence,
ce que la soirée dit aux jardins.

Des chants cryptés, obscurs, sont entonnés
à l’air libre, prodigieux, de la nuit
ou dans la lumière obstinée qui m’est refusée.

Attentive, j’attends ;
j’entends la rumeur adverse de mon sang
et les jours qui sont des gestes quotidiens
et les heures identiques aux heures
et tout tellement replié sur soi,
scellé,
immobile…

Poème

Enfouie dans tes traces :
éteinte.
Dans le silence ma voix n’entend
que ta voix secrète.

Mon sang, la soif qui t’alimente,
apparaît gelé dans mes veines :
ma vie à tes lignes suspendue.

Chanson pour une ombre

Pour confier ma vie
à tes fins secrètes,
je veux connaître l’empreinte de tes pas
et chercher mes blessures dans ton sang.

La poussière s’accumule sur mes jours.
Poussière qui veille sur mes heures.

Parce que je ne te donne rien que tu ne consumes
en m’attendant, moi qui te maintiens,
car mon absence future te nourrit.

Mais à la fin tu suspends ce qui pousse en toi
et en existant en moi tu es partie prenante :
tu restes divisée dans ta victoire.

Tu n’emportes rien, ô mort, de ma vie.

Nuit

Nuit immémoriale, nuit prodigue
des pactes obscurs, innommables,
des volontés sinistres, occultes
qui pâlissent à la mention du jour ;
nuit féroce, nuit complice
qui déploie son ombre comme un manteau
discret et ambigu, nuit torve
accroupie dans les marges du jour
anticipant son règne silencieux ;
nuit faible, pourtant, attente trouble,
souffle qui parcourt le pays de personne,
terre de l’écho, assemblée de fantômes :
vase noir qui à la lumière se brise.

Règne de l’eau

Comment nommer ton pâle repos, ta peau fine entre mes mains, ton corps qui modifie sa silhouette en épousant le verre qui te contient ? Je te pense lumière, reflet qui en toi oublie sa route, geste qui sous le soleil disparaît, royaume répandu dans l’atmosphère.

Comment te conserver en mémoire, de quelle voix te modeler si sous tes différentes formes je perds des fragments de l’image que je me fais de toi ? Avec quel effort, de quelle distance t’aimer si mes yeux ne peuvent pas te demander l’équivalent ?

Où chercher ton règne, où fonder ta transparence si tu coules de mes mains, si mes yeux ignorent tes abysses et leur bleu profond ; comment édifier avec ta matière incertaine, avec ta figure légère, avec ta peau que tu disperses dans les airs ?

Musique

Dans lequel de tes accords
dois-je commencer à forger ton nom,
ton chant qui à peine commencé
oublie son origine et surprend
son propre être dans les évolutions
d’une passion en notations parfaites.

Comment puis-je être témoin de ton passage
si tu dévoiles à peine dans l’espace
ton miracle tenace et successif
et si une fois fini le morceau tu disparais
en te perdant dans le temps qui te déverse.

Liquide et heureuse entre mes mains
tu échappes du rêve dans lequel tu es née,
tu t’écoules dans ta continuité légère vers la forme
inaltérable et fuyante de la mémoire.

De « Saison de l’aube » :

Lecteur de l’ombre

Je t’imagine seul, te créant un espace où tu puisses, dans un silence hostile au monde, déchiffrer ces lignes qui aimeraient te rencontrer.

Tu es la cause secrète de mes pensées. Ma vie n’est qu’un prolongement de la tienne ; mes paroles aspirent à s’articuler devant tes yeux, à être des ombres dociles avançant vers toi comme le chemin sous les pas du voyageur.

Si je cherche dans mes souvenirs l’eau vive qui coule entre tes mains, c’est parce que je pressens que rien de moi n’existe si je ne parviens pas à t’atteindre.

Complice, la pénombre t’enveloppe. Tu te caches du monde pour te rapprocher de moi, tu l’échanges contre ce labyrinthe car tu sais qu’il te nomme, qu’il te guette. Sur un de ses murs une sentence est gravée, rien que pour toi.

Toi et moi, nous cherchons la même chose. Nous explorons dans les mêmes corps les anciens éblouissements.

Tes yeux attentifs prodiguent des signes qui m’inventent, qui nous inventent. Tu vis dans chaque accent, dans chaque trait.

Tu es en moi sans répit, lecteur des silences, lecteur de l’ombre, inquisiteur de mes ténèbres.

Pluie

Si ancienne et si fidèle
la pluie se confond dans mon souvenir
et je ne sais pas si celle que je regarde tomber
est la même
qui inondait les fenêtres de mon enfance.

La pluie était un naufrage soudain,
une visite de la mer,
une coutume très douce du silence.

La première fois que j’ai entendu la pluie
j’ai eu la nostalgie des plages et des tempêtes.
Mais j’aimais sa magie, son zèle
pour dépeupler les rues
et les laisser parées de reflets.

Peut-être la pluie
m’a-t-elle enseigné à voir comment les choses
retournent d’elles-mêmes vers le passé.

Je sais que jamais je ne connaîtrai la pluie :
je ne souhaite que m’oublier dans son mystère
comme lors de ces après-midi
lointains, enfuis,
comme maintenant que j’écoute la pluie
– la même, celle-ci –
qui tombe à nouveau.

À un lecteur

« Si la parole perdue est perdue, la parole dépensée dépensée
Si la parole inouïe, imprononcée est imprononcée, inouïe… »
(T. S. Eliot)

Infime prolongement de tes yeux,
je me réfugie discrètement dans le silence
avec lequel tu écoutes et regardes mes phrases.

Je sais que je puise en moi des ombres pénibles,
que j’imagine des solitudes secrètes
pour nourrir la vie inscrite en ces lignes
inventer le seuil en attente
du prodige soudain.

Les paroles lointaines, les obscures,
les intangibles paroles que je n’atteins pas,
qui me guettent sans voix ni présence :
ce sont celles-là, les insaisissables, que je voudrais te transmettre,
celles que je ne vivrai pas et que j’ai déjà oubliées,
celles que je ne retrouverai pas,
celles que je perds déjà.

De « Règne du rêve » :

Parce que le rêve est la rose la plus profonde,
et qu’en lui palpite
la vie qui t’attend.

Il fleurit en secret dans chaque geste,
sur chaque visage éclairé dans la pénombre,
ce règne
où l’aube retrouve tes désirs
pour les satisfaire
dans les fertiles prairies du ciel,
dans les blanches villes du petit jour.

Le rêve de la statue

La statue guette pendant que les ombres dorment
entre le silence et la lumière pétrifiée.
Se perdre dans l’écho de ses pas,
dans son regard, frère de l’insomnie,
dans le visage couvert
par le cri blanc
que son sang répand dans les miroirs.

L’écho, fugitif de son ombre,
pétrit cent fois ce rêve entre mes doigts.

La statue me rattrape déjà,
enfin dénudée de l’écho d’elle-même,
endormie pour toujours
dans le cachot de mes paupières closes.

* * *

La nuit cherche à obscurcir l’air
pour que les étoiles puissent se réaliser.
Le rêve, sur son divan d’ombres,
interroge un secret dans la mémoire.

Vers son centre avance la tempête,
et les bois intimes mûrissent en silence.

Dans une invisible forêt de chemins,
vers sa lumière, vers son nom s’élève
la voix mystérieuse du monde qui s’éveille.

Ton visage

De toutes les énigmes du monde
je choisis ton visage, chiffre et rêve.

Sur la rive du temps, dans les millénaires
nous ne sommes qu’un silence,
un geste des jours,
mais sur ton visage je contemple
les êtres infinis qui en toi ont vécu,
les constellations, les marées,
les naufrages qui habitent dans ton sang,
les étoiles qui ont été nécessaires
pour inventer le ciel qui, une nuit,
a désiré que tes lèvres existent.

Mémoire de l’océan

1
Innommable,
innommé,
invisible dans sa nudité toujours changeante,
immobile dans son mouvement perpétuel :
océan de mes tempêtes occultes,
océan de la distance et de la rencontre.

La nuit, une fois, dans un port,
endormie dans la rumeur de ton silence
j’ai pu regarder en rêve le souvenir
de tes constellations submergées,
tandis que mon ombre
abandonnait l’ancrage de ce corps
pour, en testant sa lignée liquide,
sa liberté imaginaire,
ne faire qu’une avec les rochers et l’écume.

Elle a su alors
(maintenant elle les a oubliés)
les secrets de l’abîme
que tu engendres
et connu les règnes
que la brume édifie puis efface.

Hélas, si mon ombre
perdue dans ton mystère
avait entrevu
les obscurs pays que tu amasses,
pour s’inventer un autre corps
et oublier
celui qu’elle avait laissé endormi là-bas sur le sable…

2
Aussi brève est la houle du bonheur
qu’insaisissable le chant des sirènes.
Mon souffle est perdu entre tes bras
qui savent m’étreindre,
qui reviennent, qui repartent,
dont je ne peux que rêver,
absents,
miens.

3
Les idées naviguent, lampes nocturnes
accrochées à tes va-et-vient rythmiques.
Ma vie n’est qu’un geste dans ta mémoire,
la figure qu’une main distraite
a semée en vain sur le sable tiède.

Cette nuit je veux m’oublier et te rencontrer,
aller et venir, en fouillant ton corps,
en abandonnant mon nom et mon existence,
habitante
du miroir inversé des choses,
derrière ta vitre,
dans le paysage
que toute lumière ignore.

4
Avec le soleil ma peau marine s’éveille,
unique souvenir de ce voyage.
L’aube
ne veut pas savoir que tu es déjà parti ;
elle continue d’apporter les échos
d’impossibles mouettes
tels des accents dans le ciel.

Mais je sais
que je suis en ville,
sans toi,
sans toi, océan,
et que ce ciel d’acier suspendu
ne peut pas regarder
le soleil qui se lève sur tes plages.

Je me laisse aller à sa marée,
tandis que les vagues
commencent à couvrir l’horizon.

De « Changer de ciel » :

L’eau chante

Souvenirs de lumière
dans une goutte d’eau
dans le regard cumulant
brièveté et fraîcheur
qu’il répand à peine
dans le jour

Le jour
qui ne cesse d’offrir ses présents
au regard juvénile de l’eau

L’eau chante et sa voix est une prière
qui répète une question claire et proche

Une question que nous laissons dans l’oubli
en attendant l’arrivée de la pluie

Un regard

suspend l’horizon
interroge la forme des nuages
et s’arrête
entre les silences nomades

il cherche
dans l’horloge d’hier
l’endroit exact du passé

il jette en l’air
le filet de la pensée
il trouve d’autres questions
il perd le nord fait naufrage
dresse
des abîmes de reflets
des échos de doutes incessants
jusqu’à rester seul
avec son filet d’air
derrière l’horizon
à juste un pas du néant
en cherchant
des questions oubliées
depuis longtemps

il ne sait pas
que cachée dans la question
palpite toujours
une réponse,
ni que le désir
plonge ses filets
dans des eaux où la pensée
ne navigue pas

De « Les jours » :

Voyage immobile

J’écris pour voyager,
pour explorer des territoires qui n’existent pas,
pour, en sortant de moi-même,
ne jamais revenir au même endroit,
pour me fondre dans l’arche du présent
pendant que sa marée m’enlace,
m’étreint et m’abandonne sur d’autres plages.

Parce que seul importe le voyage :
de toutes les manières
jamais nous ne sommes ici complètement,
jamais dans le miroir ne brûlera
l’image ultime.

Ainsi, arriver au port
jamais surpris par les cartes :
voyager pour savoir
quelles mémoires la distance réveille,
quelles îles choisiront mes yeux sans le savoir
et tant d’autres questions qui rôdent dans les sens
et inondent les paroles
quand la réalité comme toujours m’excède :
les portes du poème se ferment
et celles du voyage s’ouvrent.

Fragile

Le temps que je distille
– gouttes d’air,
transparence stérile –
m’enveloppe
dans sa prison de verre,
dans le mur de cristal qui m’entoure.

À travers lui j’observe
(à tout moment sur le point de le briser)
le mouvement de mes heures :
sans poids
sans direction
et sans mémoire.

À chaque instant le cristal
réduit son épaisseur
et jusqu’à la plus petite graine
de sourde réalité peut le rompre.

Je suis cette paroi, encerclée
par une pluie secrète
de fragments semblables à de limpides
éclats qui blessent le cristal.

Dans l’impatience de ce filet
j’écoute la menace des fissures,
qui progressent,
profondément invisibles,
dans le cristal trouble qui tisse le jour.

À un poète

Pour Eduardo Hurtado

Tu marches lentement comme en scrutant
une lumière au fond de toi-même.
À tes pieds s’éveillent dans l’asphalte
les vestiges de la mer antique et salubre.

La clé d’une porte
qui s’ouvre obstinément
sur un terrain vague
est le chiffre et le règne
la poussière et son héritage
reconquis,
pour ta voix qui sillonne
le paysage après la tourmente.

Tu recules en t’éloignant,
tu reviens comme si tu n’arrivais jamais,
tu t’attends toi-même à tous les coins de rue
d’une ville habitée de déserts,
une ville de marées secrètes
où la nuit invente
les plages dont demain
seuls se souviendront
tes rêves.

Ainsi je te vois au milieu des marées de miroirs
qui traversent les murailles des sens
tandis que toi, agile ou prudent, chat ou proie,
jour après jour placé sous le fil de l’épée,
plus éveillé qu’un ange ou un démon
tu avances en traçant
des labyrinthes, des échos,
des levers du jour, des sceptres
qui renversent les promesses et les ordres,
et tu construis ta maison
avec les reflets qui créent leur propre voie :
un espace
qui est de personne et de tous,
de celui qui le regarde et le ceint dans la mémoire,
de qui l’habite
dans ses va-et-vient minimes,
dans ses plaisirs ouverts ou invisibles,
dans ses amours de fantômes prodigues.

Déjà tes yeux
qui regardent le regard des choses
et tes mains
comme des filets de l’instant
dessinent
sur les cloisons, les murs, les fenêtres
de cette ville de naufrage et de recommencement
une obsession de lumière, une certitude
qui commence à remarquer au loin
le signal d’une trêve, un autel
pour les nouveaux pactes
du feu et de la cendre :
l’heure et le lieu
de chaque résurrection secrète.

De « Oiseaux » :

Oiseaux

Je m’éveille dans un pays d’oiseaux invisibles
qui tissent une danse entre les branches
des arbres voisins.

Leurs piaillements donnent des ailes à mes heures
mais en épiant entre les branches je ne trouve
que des fragments dispersés, des fissures, des traces
du monde parallèle dont la matière
est gouvernée par d’autres lois.

À mi-hauteur
je fixe ces lignes devant leurs yeux
pour qu’ils me soulèvent de terre.

De « Au vol » :

L’heure et le lieu

Où chantent donc
les oiseaux qui chantent
si ce n’est dans l’eau lumineuse
des matins.

Chaque sillon d’aujourd’hui offre un fruit
si les yeux reconnaissent la branche où il se trouve.

Regarde les cendres
que l’horizon éparpille,
les âmes perdues
dans toute l’extension de leur renoncement.

Réunis les fruits du jour :
les seuls à être
– pleins de soleil.

Dans sa graine, étoile gonflée,
palpite la statue intime,
eau ensorcelée
– du présent.

Dans les branches

Suspendues en l’air
et lourdes d’ombre se trouvent les branches.

Au milieu des feuilles
les oiseaux mesurent
la constance des saisons.

À l’intérieur les fibres deviennent temps
mûri en tons de vert et d’ocre,
en rumeurs d’un chant
qui entre vent et feuilles répand
une invisible symphonie terrestre.

Rafales

Plus rapides que la flèche,
les oiseaux passent
– et ne laissent rien ?

Une haute bande de perroquets
forme un fond vert,
en un rapide passage matinal
que presque personne ne remarque,
ils inaugurent le jour ;
à leur retour
en fin d’après-midi
ils décrètent son achèvement.

Comme si c’étaient des oiseaux,
les mots
se réunissent en famille.
Et tu ne peux entendre
que ceux qui se laissent voir.

Les mouettes
éveillent chez les touristes
l’envie de conjurer la pesanteur :
elles ouvrent le bec
et avec une heureuse précision,
à la faveur du vent,
il est possible de tendre
un lien alimentaire entre elles et nous :
comme ce morceau de pain
que nous leur lançons
et qu’elles attrapent au vol,
ainsi aimerions-nous nous perdre
et avec elles survoler la mer.

De « La tentation de la mer » :

Pluie

Il pleut.
Une douce indifférence
s’égoutte du paysage.
Les couleurs
reculent d’un pas.

Pluie totale,
qui impose le silence :
emporte avec toi l’insomnie et l’incendie,
inonde les villes
d’une nouvelle mer sans nom,
sans corps,
sans mémoire.

L’ange de l’incendie

Incandescent il arrive,
traverse,
embrase d’invisibles territoires.

Vertige doré,
il ne cesse de s’élever,
en crépitant.

Nous ne saurons jamais
de quel côté de la chance
son regard nous blesse,
et résister est inutile,
tout comme il est vain
d’attendre son apparition.

Les jours s’éloignent
identiquement nuls,
les nuits se retirent
désertes d’elles-mêmes,
conques vides
d’un dieu absent.

C’est alors qu’il surgit,
et sa lumière nous déborde
et nous dévore.

Ne t’écarte pas,
ne lutte pas.
Rends-toi et soumets-toi à son pouvoir :

Une est sa flamme
et tu n’existes qu’en elle.

À nouveau la rose

« Me voici de rose en rose
attendant la condamnation
de celui qui s’abandonne à la rose »
(Xavier Abril)

Je sème ma soif
dans la rose de l’instant.

La rose qui naît
de sa propre quiétude.

Regarde-la croître
sous les paupières
et sillonner discrètement le matin.

Sereine et seule,
elle traverse le labyrinthe des débâcles
et sème dans le jour
ses pétales nocturnes.

Ombre au mitan du ciel,
elle meurt dans le vase de ténèbres
où la soirée dissout ses couleurs.

Paysage sans cartes

À l’arête droite d’un nuage
j’accroche le début d’un poème.
Je vais à Tabasco, terre d’humidité,
et ma mémoire se peuple d’une rumeur
de jours à la dérive dans ses fleuves.

Au bord du temps,
sans rien savoir de nos occupations
prolixes et dispersées,
ni des cartes qui ignorent tout des paysages,
un beau matin, immobile
sur la branche d’un arbre,
un martin-pêcheur profitait
des minutes prodigieuses d’un silence total
pour atteindre
ses proies dans l’eau.

Loin de là,
de graves désordres financiers
enviaient le calme des hérons,
autres sentinelles sur la rive
où je regarde encore tomber les non-sens
de ma vie déserte
sans sa stature bleue, perle brune ou claire
reposant sur la trame de la palme.

À quel moment ai-je perdu
la sonorité de l’eau ?
Où trouver
une autre réalité
habitée par les vers,
les oiseaux,
le poème ?

Je continue à tisser des couronnes de souvenirs
et à chaque coin de rue je saisis
un écho de Tabasco,
tandis que la pluie m’envoie par télégramme
des nouvelles de ses fleuves.

Je vais, je viens
lente descente
– trop rapide
depuis cette antédiluvienne humidité
jusqu’à cette plaine entourée de montagnes
qui rappellent bien mal la liberté de l’eau en plein soleil.

Elles aussi
accrochent leur nostalgie
au dernier fragment du poème,
aux premières gouttes de l’après-midi.

De « De près, de loin » :

De près, de loin

Les objets que je distingue nettement
sans l’aide de lunettes
doivent se trouver dix à vingt
centimètres de mes yeux,
mes lents et distraits yeux myopes.

Avec le temps
j’ai appris à mêler
l’inaccessible et l’immédiat,
le proche et le distant.
Je me suis habituée à renoncer à la précision,
à niveler centimètres et hectares,
à l’étrange bonheur
de voir peu et deviner beaucoup.

Ainsi va ma vie :
entre l’intime
qui devient étranger à quelques pas
et les immensités qui m’assaillent
devant une feuille, une pierre ou une plume.

Ni de près, ni de loin,
voisine de l’ambigu,
parfois je m’enveloppe
dans ma propre ombre
pour me reposer des distances
et profiter de l’imprécision exacte
de mes lents,
de mes vagabonds yeux myopes.

À la main gauche

Maladroite peut-être,
endormie sans doute,
occupée à des tâches toujours mineures.

Ma main gauche,
pensive, révèle
ce dont je ne me souviens pas,
ce qui est perdu,
le trait toujours vague
des rêves descendants, imprévus.

Parfois, comme celle qui essaie
de trouver en l’espoir
un nouvel éclat,
je lui donne des tâches que, je le sais, elle n’accomplira pas,
je lui demande de manier des objets
qui lui sont étrangers,
un crayon, une aiguille.

Et ni ses lignes obliques et égarées
ni le sang qui tache la broderie
ne me surprennent :
comme ma main,
les erreurs m’assombrissent,
la gaucherie me harcèle,
et je cherche des certitudes
en une langue improbable,
dans l’attitude d’un oiseau,
dans une pierre.

Contre l’arrogance de la droite,
la nuit j’ai tendance
à protéger l’égarement
de cette main captive d’elle-même.

Elle me préserve des excès,
elle connaît l’abîme qui m’attend
et tisse en silence
la trame constante de mon ombre.

Réveil

Chemin sans portes,
le matin s’ouvre lentement
dans l’air du non-dit.

Derrière les paupières
flottent encore les brumes du rêve.

Entre l’obscurité et la lumière
tout s’habille de possibilités,
de questions
qui surgissent et s’effacent :
tels des chats joyeux
qui jouent comme s’ils pouvaient encore
s’abandonner au courant
majeur du rêve.

Le soleil monte et définit tout,
ses rayons combattent l’ambiguïté.

À midi
– j’ose faire un pas.

Toile d’araignée

Entre deux branches voisines
des arbres de la cour
a brillé devant mes yeux
une haute et aérienne toile d’araignée.

Freinant
le réflexe routinier de l’arracher,
je n’ai pas voulu éteindre sa délicate ingénierie
d’un geste envieux de mes doigts.

Seulement à contre-jour et quelques heures durant
on peut voir sa symétrie muette,
piège silencieux pour stopper le vol,
dernière expédition des fourmis
qui s’y sont heurtées en grimpant sur le tronc.

La toile d’araignée grandit,
elle atteint déjà d’autres branches.
Elle progresse et se répète sans cesse
en de concentriques filets enveloppants.

Un fragment par jour,
chaque ligne de son tracé est la promesse finale,
indivisible et certaine.

Attrapée comme une mouche,
un moustique tenace ou une libellule curieuse,
je ne puis m’éloigner
de ses galeries en forme de trapèze
où gisent les minutes
comme des animaux prisonniers.

J’accroche ainsi mes paroles
au rythme circulaire et serpentin,
à la spirale hypnotique et parfaite
qui envelopperait tous les arbres de la cour
et même de la ville et du monde si c’était possible.

Ainsi, à côté des mouches et de l’abeille
j’attends l’étape suivante du tissage :
le retour imminent de l’araignée.

L’arbre au coin de la rue

Pour Alicia García Bergua

J’aime
la calme stature des arbres ;
leur manière d’être là
comme sans se le proposer, obéissant
au geste lointain d’un inconnu
qui les a plantés là,
en ce lieu choisi pour eux
par une main quelconque,
ou au fait d’être nés
de la dispersion d’une graine
arrivée de loin,
venue germer
dans ce bois,
dans ce jardin qui, par miracle,
a été sauvé
des scies et des gratte-ciel.

Leur croissance est lente :
il n’y a pas d’arbre instantané.
Ces lignes voudraient
se perdre dans les branches
de ce tronc,
dressé pour présider
le coin de ma rue
en cet après-midi d’automne.

© Philippe Chéron _ 9 mai 2019

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